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15/06/2011

Le Magazine du Carcassonnais et de l'Ouest Audois, numéro 23, la chronique de Gérard Jean.

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Charles Toussaint Védrines, dit Jules
Mécanicien. Pilote, précurseur de l’aviation dans l’Aude, mort pour la France.
Homme politique, pionnier de l’aéropostale et des raids militaires aéroportés.

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Le célèbre aviateur Védrines vouait à notre département un véritable amour qu’il a souvent proclamé dans ses écrits autobiographiques : « Les Carcassonnais, les Limouxins, les Narbonnais m’aiment comme je les aime ; j’aime les Audois comme ils m’aiment ». Comment, avec de tels sentiments, ne pas faire entrer dans notre chronique, celui qui avait été désigné et choisi comme un enfant adoptif de l’Aude, par le grand tribun socialiste Ernest Ferroul.
Védrines, mobilisé sur le front de la grande Guerre a donné un fils à sa terre d’accueil, suprême reconnaissance. Un garçon lui est né, prénommé émile Charles, le 2 janvier 1915 à Limoux, dans le modeste appartement qu’il occupait, 36, rue Toulzane. Cette tendresse donnée à notre sol, s’ajoute au redoutable engagement politique dont on conserve le souvenir cent ans plus tard, et qui pouvait le conduire à être député de la République pour la troisième circonscription de l’Aude.
Charles Toussaint Védrines naît le 29 décembre 1881 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), au n° 71, de l’avenue de Paris, dans la Plaine, un quartier insalubre à l’atmosphère impure chargée de miasmes industriels. François, son père, exerce un métier aérien : il est artisan couvreur ; et sa mère, Irma Victoire Tricot, deviendra blanchisseuse pour faire subsister dans la pauvreté ses huit enfants. Trois des garçons du couple devenus pilotes d’aéroplanes, connaîtront aux commandes de leur appareil une bien cruelle destinée au mois d’avril, date fatidique crainte par la famille : émile, le 1er avril 1914 ; Charles, le 21 avril 1919 ; Fernand, le 18 avril 1928 ; donneront leur vie pour la meurtrière épopée aéronautique du XXe siècle. Les corps reposent dans la tombe des Védrines, au cimetière de Pantin (Seine-Saint-Denis).
Sauf pour l’état-civil - et encore - Charles Toussaint ignorera pendant toute son existence ses véritables prénoms de naissance. Malgré sa taille, supérieure à la moyenne de l’époque, il sera surnommé : petit Charles ; petit Jules, sans doute parce qu’il était malin, gouailleur, un tantinet gavroche ; Julot plus tard ; Jules lorsqu’il s’est agit de faire sérieux et d’en imposer aux foules admiratives ; et enfin Camille, au moment de son décès.
Il a failli être réformé.
Cent métiers, cent misères dit-on ! Jules Védrines se plaisait à dire au sommet de sa gloire : « du trimardeur, j’ai fait un aviateur » ! Tout avait commencé dans la gueuserie, avec la honte de la mendicité, quelquefois sans chaussures ; mais avec un aplomb extraordinaire et une volonté presque surnaturelle. Il croyait et s’en remettait toujours, même aux heures les plus graves, à son « instinct d’oiseau ». Garçon couvreur avec son frère aîné ; il se passionne pour le dessin industriel, mais également pour l’aquarelle et la peinture à l’huile, ce qui lui permet d’obtenir une formation de trois ans à l’école des Arts et Métiers de Lille.
Le service militaire s’impose alors aux garçons pour une durée de trois ans. Pendant le conseil de révision, le médecin-major dit à Védrines : « Je vous réforme en raison de la faiblesse de vos artères, car vous souffrez de palpitations. Méfiez-vous de votre cœur, ménagez-vous, ne vous livrez jamais à aucun exercice fatigant, violent ou périlleux ! Évitez les moindres émotions » ! Un recours favorable - c’est heureux pour la France - lui permettra d’être incorporé tardivement comme sapeur-aviateur. 
A Paris, il entre comme dessinateur aux forges de Persan-Beaumont ; devient tourneur-mécanicien à Nogent-sur-Marne ; puis chez Cheutin, à la Maltournée. Sa vocation éclate en 1908, dès qu’il apprend l’exploit d’Henry Farman, qui vient d’effectuer à la stupeur générale, un vol de mille mètres à bord de son biplan. Il vouera toute sa vie de façon obsessionnelle à la passion inépuisable de l’aviation.
Elève de Blériot.
Charles Toussaint Védrines épouse Amélie Mélanie Lejeune, le 24 octobre 1908 à Colombes (Hauts-de-Seine). De cette union, naîtront quatre enfants : Jeanne, dite Nénette, future institutrice ; Henri, qui deviendra député dans le département de l’Allier ; Suzanne ; émile Charles, né à Limoux nous l’avons dit, adopté comme pupille par la Nation, le 22 mars 1923.
Jules Védrines accepte de partir à Londres pour quelques temps au service de Robert Loraine, avec un salaire mensuel de mille francs. Dès son retour, fort de son pécule, il se rend au Salon de l’Aéronautique à Paris et se fait inscrire comme élève dans la nouvelle école que l’aviateur Blériot se propose d’ouvrir à Pau. Son sacrifice financier est immense, celui de sa famille presque inhumain. Il vend ses meubles et tout ce qui peut avoir une quelconque valeur ; puis il installe sa femme, sa fillette, son beau-père et sa belle-mère à Asnières, dans une vilaine baraque en bois, couverte de papier goudronné.
Heureusement pour le plat de sa bourse, l’élève apprend vite aux côtés du chef-pilote Colin. Après quatre leçons, à court d’argent, il obtient son brevet numéroté 312, le 7 décembre 1910, avec une aisance déconcertante sous l’œil de Blériot lui-même.
L’année suivante, le 11 mars 1911, Jules Védrines répondit au défi du journal La Dépêche du Midi, qui offrait un prix de mille francs à l’aviateur, qui de Toulouse parviendrait à rallier Carcassonne, en se déjouant de la traîtrise des vents de mer et des vents de terre qui livrent bataille au-dessus du col de Naurouze. À cet endroit-là justement, Védrines connut l’une des plus grandes frayeurs de sa vie et faillit perdre pour la première fois le contrôle de son appareil qui décrocha de cinq cents mètres. La chute aurait été bien évidemment fatale. Le pilote posa son aéroplane à Castelnaudary où il reçut une très amicale réception. Il faut dire que personne dans cette ville n’avait jamais vu d’aussi près un avion. Jules Védrines venait de conquérir à jamais, pour le restant de sa courte existence, le cœur et l’estime immense des Audois.
Il fut enthousiasmé par Carcassonne, mais surtout par la Cité qu’il survola à plusieurs reprises, fier de la contempler mieux que personne. Sur son journal biographique : La vie d’un Aviateur, il parle longuement de son impressionnant manège au-dessus des remparts qu’il fut contraint d’interrompre à la tombée du jour, car le niveau d’essence de son réservoir baissait, alors que trente mille personnes attendaient son atterrissage. Il se rappelle qu’il vient de frôler la mort le matin même ; et ses débuts difficiles pour devenir pilote : « Après avoir connu des minutes comme celles qui viennent de s’écouler, tu peux briser tes ailes, te briser toi-même, rentrer dans la nuit… tu n’auras rien à réclamer, rien à regretter » !
Ferroul le propulse en politique.
Védrines souhaitait se poser également à Lézignan. Les vents terribles de l’Alaric le contraignirent d’y renoncer. Il accepta l’invitation pressante du maire de Narbonne, ce qui devait sceller son curieux destin politique et son alliance éternelle avec l’Aude. La barbe de Ferroul ! Jamais dans tous mes voyages, je n’ai rencontré une barbe pareille dit-il : « Cette barbe, blanche, toute droite, toute ferme, toute rigide et toute sympathique, ne devait pas me quitter pendant tout le temps que je passai à Narbonne. Elle fut mon guide, mon mentor, mon pavillon » !
Il est acquis avec certitude aujourd’hui qu’Ernest Ferroul persuada Védrines, dont le caractère aventurier n’en demandait pas moins, de se présenter dans l’arrondissement de Limoux aux élections législatives du 17 mars 1912, contre le candidat du Gouvernement Jean Bonnail, riche manufacturier de Sainte-Colombe-sur-l’Hers, soutenu par étienne Dujardin-Beaumetz, sénateur et conseiller général de l’Aude, ancien député et sous-secrétaire d’état aux Beaux-Arts.
Autour de ces personnalités de premier ordre, la campagne électorale suspectée de tricherie, faite de passion et d’enthousiasme, faillit dégénérer en guerre civile. Jules Védrines fut battu de quelques voix ; mais un siècle après, il sert encore de thème au Carnaval de Limoux qui s’amuse de ses exploits, tellement était grande sa popularité, doublée d’un extraordinaire ascendant sur les populations.
Date fatale, nouveau sortilège du mois d’avril. Le 29 avril 1912, Jules Védrines s’écrase près de la ligne de chemin de fer du Nord à épinay-sur-Seine, après avoir heurté des fils télégraphiques, alors qu’il tentait de prouver à ses détracteurs la possibilité de relier sans escale les villes de Douai et Madrid. La nouvelle de sa mort fut faussement annoncé par une dépêche télégraphique et à Limoux, déjà, on avait cravaté le drapeau national avec le crêpe de deuil, tandis que l’on entreprenait les démarches pour une inhumation au cimetière Saint-Martin. Védrines fut sauvé par les soins extraordinaires du docteur Picquet, qui reçut un monceau de télégrammes de la part des Limouxins ; et ces derniers, remercièrent par une messe d’action de grâce, la vierge de Notre-Dame de Marceille, pour son intercession miraculeuse.
Un rond-point porte son nom à Carcassonne.
Le 21 avril 1919, le lieutenant aviateur Charles Toussaint Védrines, appartenant au groupe des missions spéciales, trouva la mort au service de la patrie avec son mécanicien Guillain, au mas des Gabettes, sur la commune de Saint-Rambert-d’Albon dans la Drôme, alors qu’il pilotait son avion avec l’intention de gagner Rome en survolant le massif du Mont-Blanc. Il voulait donner la maîtrise de l’air et des aéroplanes à la France !
Pour déjouer certainement le sort ou rappeler les quatre dates qui furent fatidiques aux trois frères Védrines, la ville de Carcassonne reconnaissante, avait précisément choisi le samedi 9 avril 2011, pour donner le nom de Jules Védrines au rond-point de l’aéroport Salvaza. Elle honorait ainsi l’un des plus grands pionniers de l’aviation française, recordman­ du monde de vitesse, chevalier de la Légion d’honneur, mais surtout génial précurseur en matière de stratégies civiles et militaires aéronautiques.

Gérard JEAN

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