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30/04/2011

Le Magazine du Carcassonnais et de l'Ouest Audois, numéro 22, la chronique de Gérard Jean.

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Max Savy
Maître d’école, professeur de dessin, artiste peintre.

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Max Savy dans son atelier - Photographie : Alain Inard.

Max Savy fut maître dans l’art consommé de la peinture ; mais également en sciences humaines, tant il est vrai qu’il aura sa longue vie durant touché au cœur, la sensibilité de ces femmes et de ces hommes qui ont aimé l’Aude tout aussi fort que lui. Il est né à Albi, dans le département du Tarn, le 11 avril 1918. Un lieu, un jour, une année qui vont marquer indélébilement sa vie : s’agissant celle d’un peintre, nous dirons à l’encre de Chine.
Son existence fut prédestinée au socialisme parce que l’on en parlait en famille, mais aussi en raison de la nature même des événements. Le 11 avril 1918, alors qu’Yvonne Angèle Suzanne Vérié souffre les premières douleurs de l’enfantement, le journal Le Populaire, organe de la SFIO, est crié dans Paris pour la première fois à sa sortie des presses. Ce jour-là, l’armée française livre des combats d’une violence inouïe afin de s’opposer à l’offensive allemande des Flandres, sur la Marne, en Champagne. Louis, le jeune fils du célèbre tribun Jean Jaurès, sera tué par l’ennemi sur le front de l’Aisne, le 3 juin 1918.
Ambroise Savy, le père de Max, est voyageur de commerce. Il raconte à son fils jusqu’à l’imprégner, ce que fut ce grand Jean Jaurès, symbole d’un socialisme fortement humaniste, professeur de philosophie au lycée d’Albi en 1881.
Né en pays cathare, en Albi la rouge, haut lieu de la croisade historique albigeoise, Max Savy deviendra un homme de culture raffiné, d’esprit franciscain nuancé d’idéologie et de pureté hérétique. Il ne faudra donc pas s’étonner de le voir chez lui, dans ce pays d’Aude, la terre des bonhommes et des parfaits, dont il s’empare, après l’avoir conquis dans toutes ses régions, par l’art et pour sa famille.
De son vivant, Max est toujours resté pudique sur les premières années de son enfance et sur son adolescence dont il ne livrera rien. Notre département apprend à le connaître dès 1936, alors qu’il fréquente l’École normale de Carcassonne, dont il décore les murs en 1938. De cette œuvre naît sa vocation ; vient-elle du palais de la Berbie, du Tarn ou de Toulouse-Lautrec ? Il a tout juste vingt ans. Elle n’échappera pas à l’Inspecteur d’académie qui l’encouragera plus tard à persévérer sur la voie artistique, ni à son ami Pierre Guilhem, qui recevra avec fierté l’un de ses premiers tableaux.
C’est à Lézignan-Corbières, le 25 octobre 1940, que Max Savy épouse une enfant du pays comme lui maître d’école, la charmante Marie Rose Dumons, amoureusement dite Rosette, dont il aura bien vite une fille prénommée Maryvonne. Il occupe son premier poste d’instituteur à Villepinte, dans l’Aude, de 1941 à 1943, et laisse dans ce village une empreinte de vive sympathie tellement profonde que les habitants se souviennent de lui pour son quatre-vingt dixième anniversaire lorsqu’ils baptisent l’école publique Max Savy.
Résistant
Pendant la période sombre de l’Occupation, il prend le maquis, entre en résistance, et refuse de se soumettre au Service du travail obligatoire imposé à notre jeunesse par l’ennemi, ce qui lui vaudra entre autres récompenses, la croix du Combattant 1940-1945. Dès 1945 justement, à la fin du conflit mondial, il propose au Musée des beaux-arts de la préfecture une exposition de peintures, dont la facture déjà très belle est encore fort éloignée du style qui le rendra si distingué. Depuis cette date et pendant onze ans, il réside à Palaja, dans les locaux de fonction mis à la disposition de sa famille, car Madame Savy, enseigne comme maîtresse d’école, sévère mais efficace, au rez-de-chaussée de l’ancienne mairie.
Lui-même, se rend quotidiennement à Carcassonne, où il dispensera jusque vers la fin des années 60 des cours de dessin au collège du Bastion. Savy dès lors va se consacrer à son art sublime ; à la peinture, sa passion d’une vie entière ; à la restauration des ruines d’un authentique château du XIIe siècle dont il a rêvé avant de pouvoir en faire l’acquisition en 1966, dans le minuscule village de Lanet en hautes Corbières. Pour l’heure, il demeure à Carcassonne, rue Rodin, où il fréquente son ami René Nelli qui l’encourage à quelques essais d’écriture effectués dans la revue Folklore.
Entre écrire à la diable ou peindre comme un dieu, Max Savy choisira le moindre des maux en illustrant pour des éditeurs différents, onze ouvrages sélectionnés pour leur réel intérêt littéraire, ou seulement en raison du lien affectif entretenu avec les auteurs. Ce seront par exemple, en 1953, les Contes pyrénéens, de Gaston Mangard ; en 1969, Un cœur fier, de Pearl Buck ; en 1983, Respire l’arbre noir, de Suzanne Nelli ; et en 1990, L’Offrande du Sud, de Jean-Louis Magnon.
Depuis la fin de la guerre, « les Savy » sont partout, suspendus à toutes les cimaises, mis en lumière par les plus riches galeries. En 1961, le fameux Negresco de Nice invite dans sa suite royale, le prince des Corbières. Dès ce moment, c’est l’irrésistible ascension d’une cote artistique qui se monnaye, tout un chacun le sait, proportionnellement à la montée en gloire. Les critiques parisiens, d’ordinaire si frileux à propos des nouveaux génies de province se bousculent chez Minet à Matignon, où l’on vient d’accrocher en ce début d’automne 1971, une interprétation des Pêchés Capitaux. L’Europe entière veut présenter « un Savy » ; les conservateurs étrangers sont jaloux lorsqu’ils ne peuvent s’en emparer. Car Savy, c’est le sud de France et le parfum de sa terre : c’est L’or des vendanges, ce sont Les joueurs de belote.
Maître incontesté des Corbières
En 1973, sous la présidence de Jacques Chirac, Max Savy est fait chevalier de l’Ordre national du Mérite. Les villes de Carcassonne, de Narbonne, de Toulouse ou de Paris font l’acquisition des œuvres du peintre réfugié en son château de Lanet. Ces toiles qui entrent dans les collections patrimoniales de l’état, meublent alors les salles de réception des préfectures du Tarn et de l’Aude. C’est au cours de sa visite dans notre département, en 1985, que le président de la République François Mitterrand recevra du Conseil général, l’un des meilleurs tableaux du maître aux terres ocres, aux arbres noirs, aux petits cailloux blancs, aux tuiles comptées, aux minuscules paysans glaneurs des champs.
Savy n’oublie pas la ville où il est né : il lui consacre une toile « Albi de ma jeunesse », mais il est accaparé par le département de l’Aude qui en fait son enfant, son fils adoptif chéri, le maître incontesté des Corbières ; même si parfois avec regret on lui prête, comme pour le distraire de la chaleur du jaune orangé si particulier qu’il affectionne - le « jaune savy » comme dit l’écrivain René Depestre - quelque « Paysage de Leucate », quelque « Étang de Bages », ou bien s’il le faut une « Lagune à Gruissan » ; tant il est vrai que l’artiste redoute au point de s’en méfier, le froid de la couleur bleue.
Tous les honneurs ou presque, la renommée immortelle avaient atteint Max Savy, lorsqu’en 1992, la galerie toulousaine Inard fit publier sur deux cents pages : Le long chemin. C’était un luxueux ouvrage biographique mettant en relief le chemin de lumière parcouru par un peintre d’exception qui allait transcender le paysage audois - qu’il soit culturel ou géographique - et l’éclairer, que dis-je l’éblouir, du XXe au XXIe siècle.
Le maître avait presque quatre-vingt dix ans ; il se rappelait avoir été lauréat de la Jeune peinture méditerranéenne en 1957. Il avait abandonné ses chers pinceaux mais il conservait une étonnante lucidité, quand il accueillit l’étudiant Jean Lemoine dirigé dans ses travaux par le professeur Luc Bartangue. Celui-ci venait lui présenter au mois de mars 2007 la thèse qui lui était consacré, et qui venait d’être soutenue avec succès devant un jury de l’université de Toulouse-Le Mirail. Être couché avant sa mort, à la fois sur le papier du libraire et sur le diplôme universitaire, est une immense consécration dont Max Savy avait conscience lorsqu’il se disait profondément honoré.
Ses tableaux resteront en mémoire parce qu’ils sont beaux et donc éternels, mais qu’en sera-t-il de l’homme ? Se souviendra-t-on d’un esthète suprêmement intelligent qui posait sur vous un regard noir d’une extraordinaire profondeur, ou bien de son physique longiligne que soulignait un pardessus trop long irrespectueux des canons de la mode ! Imaginerez vous Savy, pipe en bouche, avec son habituelle chemise à carreaux, couché sur son lit près de son chevalet d’artiste, dans son étrange demeure reclus en ermite ! Il vous aimait gens de l’Aude par-dessus tout, parce qu’il avait appris à vous connaître ; mais saviez-vous que le peintre avait d’autres amours, celui de la nature ? Il nous avait confié peu de temps avant sa mort, sa profonde admiration pour les fourmis, dont il observait sans cesse le travail, et sa tendresse démesurée pour les animaux domestiques qui l’entouraient.
Le microcosme culturel audois était en émoi depuis que le galeriste carcassonnais Georges Glardon avait convaincu le maître d’école laïque éduqué sous l’aiguillon socialiste, l’artiste agnostique qui n’avait jamais ébréché la moindre parcelle du dogme religieux, de suspendre quarante tableaux, dont l’inspiration avait été puisée aux sources du christianisme, aux murs de la chapelle de l’ancien collège des Jésuites. Le miracle de l’humanisme et de la tolérance s’est produit au cours de l’été de l’année 2002. Ce fut un événement œcuménique au retentissement immense. D’illuminations bouddhistes aux heures prégnantes du catharisme, de l’Islam aux croyances populaires, de la Bible au judaïsme, Max Savy présentait à ses admirateurs stupéfaits une constellation sacrée où l’on voyait le prophète Mahomet allant à la rencontre de Dieu au moyen d’une échelle que lui tendait l’archange Gabriel.
La ville de Castelnaudary accueillit au mois de janvier 2009 la dernière exposition rétrospective du maître qui s’éteindra doucement comme le font certaines étoiles célestes après avoir illuminé le monde à l’hôpital de Narbonne où il avait été admis, le samedi 30 octobre 2010. Max Savy avait été fait chevalier de la Légion d’honneur quelques mois auparavant ; il était chevalier des Palmes académiques, officier de l’Ordre national des Arts et Lettres. Son corps repose dans une modeste tombe du cimetière de Lanet près de Rosette sa tendre épouse, disparue en 1996.

Gérard JEAN 

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Portrait de Max Savy réalisé par Jean-Claude Huyghe le jour suivant l'annonce de son décès.max savy,gérard jean,académie des arts et des sciences de carcassonne,magazine 11
Max Savy avait acquis les ruines de ce château du XIIe siècle, vers 1966, après les conseils de son ami René Nelli - Photographie : Gérard Jean.max savy,gérard jean,académie des arts et des sciences de carcassonne,magazine 11,Le Magazine,numéro 22 

Commentaires

Merci, extrémement sensible à ce que vous avez mis en conclusion de votre article sur Max SAVY, son portrait que j'ai réalisé le matin même qui a suivi sa disparition. La réalisation de mon dictionnaire: "Mots passants' étant terminée, je vais pouvoir assister aux réunions de l' Académie des Arts et des Sciences de Carcassonne.

Amicalement, J.C.H

http://dessinecrits.net/blog/

Écrit par : Huyghe Jean Claude | 24/07/2011

Je m'appelle Guy Savy, je suis martiniquais. J'aime le nature dont je m'inspire pour réaliser mes dessins.
Je reste très ému devant le peintre Max Savy que je viens juste de découvrir. En cherchant à connaître des artistes peintres sur le Net, je fus surpris agréablement de tomber sur Max Savy, professeur reconnu dans le domaine de la peinture artistique. Je n'ai nullement la prétention d'atteindre ses sommets mais je suis heureux d'avoir les même goûts, le même amour pour la nature et pour ce qui contribue à sa beauté.

Écrit par : SAVY | 17/03/2014

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