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09/03/2013

Jean-Marie Besset, sociétaire de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne, se souvient de Jérôme Savary.

Jérome Savary
Né à Buenos Aires, le 27 juin 1942
Décédé à Levallois-Perret, le 4 mars 2013

C'est avec stupéfaction que nous venons, au théâtre des 13 vents, d'apprendre la disparition de Jérôme Savary. Il était un de ces hommes qui incarnait la vie, dont la truculence et l'appétit semblaient éternels. Il paraissait si roublard qu'on l'aurait juré capable de convaincre la mort de revenir le chercher plus tard, dans un quart d'heure, allez, coco, une demie-heure, maxi !
C'est comme lycéen que j'avais découvert ses spectacles, au théâtre municipal de Carcassonne. Alice Sapritch dans Super Dupont the Show. On y était allé avec le lycée. Mais ça ressemblait plutôt à de l'école buissonnière. J'étais trop jeune pour le Magic Circus, mais plus tard, je devais partager avec Jerôme un de ses interprètes, parmi les plus excessifs, Jean-Paul Muel (Perthus). C'est peu de dire que ses années Savary l'avaient façonné. Elles l'avaient marqué, à tout jamais. Il en parlait, il en parle sans cesse, comme les anciens refaisaient la guerre de quatorze. 
Jérôme avait écouté un bout de lecture d'une de mes pièces, lorsqu'il drigeait Chaillot. Puis il avait une réunion de parents d'élèves pour sa fille, il était parti. "Y a plein de lesbiennes dans la pièce à Besset, c'est super ! il faut la faire, hein Marie ?..." Il parlait à Marie Gavardin. Il n'avait pas fait la pièce. 
On s'est revu en Chine, il y a quelques années, au consulat de France à Shanghai, avec Jean-Michel Ribes -les deux hommes n'étaient pas sans rapport : même énergie bachique, pour ça c'est sûr, avec eux on s'emmerdait pas. C'était pas des réformateurs (je me sentais janséniste à côté), c'était des dynamiteurs. La révolution par le rire, la formidable bonne santé, vivace et bruyante. Les lignes que je voulais faire bouger patiemment de nuance en nuance dans mes pièces, le combat pour les moeurs, Jerôme, il pétait dedans. C'était viril, généreux, ça emportait tout, ça avait une gueule folle. 
Cet été, Jérôme m'avait invité à passer le voir dans sa retraite. Ses déboires avec l'administration le lassaient. Je suis à l'écart, ils me font tous chier. Viens boufer chez moi. On prendra le soleil. Tu verras, le coin est sympa. J'ai trop attendu. Il me disait, tu m'en veux de pas avoir pris ta pièce à Chaillot. Je protestai. Mais si, t'as raison, on aurait du y aller. J'ai été con. 
A mon arrivée au théâtre des 13 vents (c'est lui qui l'avait déménagé de Béziers à Montpellier, à Grammont, du temps des beaux jours avec Frêche), j'ai souhaité qu'on mette dans le hall les portraits de mes cinq prédecesseurs à la tête du Centre Dramatique National du Languedoc Roussillon (inauguré à Carcassonne par Jean Deschamps en 68). On a eu un mal de chien à obtenir une photo de Jérôme. Décidément c'était pas un homme d'archives. il s'en foutait du passé. Il était tourné vers l'avenir. Les projets. Putain, je vais monter un Brecht avec Bedos, ça va déchirer. 
Mon regret ? Qu'il n'ait pas vu notre production, mise en scène par Désveaux, de L'importance d'être sérieux de Wilde, qu'il avait si brillamment montée lui-même à Chaillot, avec Rupert Everett et Labarthe. Il aurait dit. C'est bien, les garçons, votre spectacle. Les filles sont mignonnes. Aufaure est super. Y a du cul. ça m'a plu. 
Jérôme est là avec son cigare, au milieu de la rangée des portraits en noir et blanc, sur le mur rouge. Plus que deux en vie. C'est un art de passage de relais, le théâtre.

Jean-Marie Besset

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