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30/12/2014

En guise de voeux, le sonnet philosophique d'Henri Callat, sociétaire de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne.

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Explication de texte interdisciplinaire

Interprétation philosophique de mon sonnet

Toussaint à contre-sens !

 

Je pense avec mes morts l’éternité pensante  

La préposition « avec » au lieu de « à » usuellement utilisée n’est pas ici une simple nuance : c’est un paradigme ! On y reconnaîtra les notions de « non-séparabilité », de « non localité », de « non individualité », propres à la physique quantique.

Une phrase de Bernard d’Espagnat (« Candide et le physicien », p. 260) traduit parfaitement tout cela : « … en tant qu’objet de science la réalité physique est un phénomène auquel l’action et l’expérience humaines sont inhérentes. »

Wittgenstein précisera : « On peut énoncer quelque chose comme ce qui se passe dans le monde, mais non sur le monde comme ce dans quoi il se passe quelque chose. »

En clair, le « face à face » classique entre le sujet et l’objet perd toute signification lorsqu’il s’agit d’un « objet » quantique. Je suis en quelque sorte ontologiquement lié à cet objet.

« Avec celui que nous aimons nous avons cessé de parler, mais ce n’est pas le silence » (René Char)

 

Souvenir épuisé jeune métaphysique  

 

Commémorations, cérémonies, réminiscences, s’en trouvent radicalement relativisées au profit d’une nouvelle métaphysique : celle-ci n’évoque plus un « être », une « substance », une réalité « en soi »,-l’ « objet » quantique me l’interdit -  mais essentiellement une relation, un lien avec une  « réalité » dont la nature et la signification sont devenues secondaires.

« Je suis les liens que je tisse avec tout ce qui m’entoure », écrit Albert Jacquard.

Encore Wiitgenstein : « Dis-moi comment tu cherches, je te dirai ce que tu cherches. »

 

J’ai retrouvé l’éclair de ta mathématique  

 

Ici allusion au formalisme mathématique ultrasophistiqué de la physique quantique. Rien à voir avec celle enseignée dans les écoles. J’essaie , en imagination, de me mettre à la place du mathématicien qui a sur nous tous le privilège de « pratiquer » le monde quantique et d’en saisir techniquement toute l’étrangeté.

 

Et la lumière en moi de ma nuit finissante  

 

Peut-être, pour employer une expression d’Etienne Klein, une « découverte philosophique négative » qui m’oblige, face à une réalité que j’ignorais jusqu’ici, à inventer de nouveaux concepts, à métamorphoser les anciens…

 

Ô trompeuse Mémoire et mensonges des sens  

 

Reprise de l’expression « Souvenir épuisé »du deuxième vers.

L’étrangeté des concepts quantiques, c'est-à-dire leur caractère non intuitif, relativise radicalement les idées classiques que nous nous faisons des choses au point de nous émerveiller de leur métamorphose !

Ô trompeuse Mémoire… » comme je suis heureux de la disparition de la majuscule qui la figeait dans un passé immuable !...

 

Où s’écroule à jamais mon ancienne physique  

 

… c'est-à-dire les concepts qui structuraient la science newtonienne . Etienne Klein , à l’occasion de la découverte du boson de Higgs, n’hésite pas à parler de « la fin d’un monde » ( « Le Monde selon Etienne Klein », p. 61).

 

Dans le ciel éclatant de ma raison quantique  

 

Il est maintenant évident que le type de rationalité qu’implique la physique quantique est radicalement différent du type de rationalité classique. Qu’un « objet » puisse se trouver en même temps ici et dans un autre lieu de l’Univers n’a aucun sens pour la rationalité usuelle dominée par les trois principes d’identité, du tiers exclu et de la raison suffisante.

 

Devenue paradoxe éternel contre-sens  

 

Reprise de l’idée exprimée dans le vers précédent

 

Je ne me souviens plus d’avoir quelque origine

Je me réfère ici à Albert Jacquard (« Le Monde s’est-il fait tout seul », p. 110) : « … considérons mon propre temps jacquardien. Il a un début pour les autres, mais pour moi ? Je peux aller le chercher ce début,  en remontant à ma naissance … Je vais me rapprocher de mon Big Bang à moi : la rencontre de l’ovule et du spermatozoïde qui m’ont constitué. Mais puis-je atteindre l’instant d’avant , qui n’a pas de sens pour moi ? Avant cette rencontre , le temps jacquardien n’avait pas d’existence. Par conséquent je n’ai pas d’instant créateur, je n’ai pas d’origine … tout d’un coup j’existais, c’est un événement qui a lieu dans le temps cosmique. Mais pour mon temps jacquardien ? Cet événement n’a pu avoir lieu. Car à l’instant zéro , le logarithme de mon âge ce n’est pas zéro, : le logarithme de zéro c’est moins l’infini. Et me voici , ayant retrouvé l’éternité dans le passé ! C’est bien plus beau que dans l’avenir ! Vous avez devant vous quelqu’un qui sort de l’éternité ! … Moi j’aime me noyer dans l’infini de mon logarithme . »

Ni sur quel horizon où le soleil s’incline

D’avoir jamais formé le concept de la fin

Continuons la démonstration d’Albert Jacquard (« Dieu ? p. 132) ; Il s’agit ici de la conscience.

« Au cœur de cette conscience personnelle, intime, je peux comprendre qu’une fin aura nécessairement lieu un jour et sera constatée par mon entourage… mais rien ne pourra jamais me démontrer que cette fin est atteinte , encore moins qu’elle est dépassée. Dans l’univers de ma conscience l’après moi ne peut exister ; ma conscience est pour elle-même éternelle… à condition de considérer non la durée mesurée par des événements cosmiques , mais celle que définit le cheminement de ma conscience. »

Albert Jacquard retrouve ici la fameuse expression de Spinoza : «  Sentimus experimurque nos oeternos esse » ( Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels »)

Ce que je voulais dire peut-être dans le premier vers de mon Sonnet en parlant d’ « éternité pensante » !

Moi qui suis rigoureux sans Lois sans Vérité

J’admire et m’émerveille hors de toute Beauté  

Ici c’est  Arthur Rimbaud que j’invoque (début d’ « Une saison en enfer ») :

« Un soir , j’ai assis la Beauté sur mes genoux . Et je l’ai trouvée amère. Et je l’ai injuriée. Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié. »

Peut-on concevoir rupture plus complète – plus quantique ! – avec le réel quotidien ?

Toutes les majuscules s’effondrent, c'est-à-dire, j’y reviens, les  concepts même d’ « être » , de « substance » , de fondement dernier, de « dernière analyse » !

Avant Rimbaud il y avait eu Montaigne : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne … Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage … »

Ô Niels Bohr, ô Schrödinger, ô Paul Dirac, ô Heisenberg, ô Einstein lui-même, ne vous reconnaissais vous pas dans cette intuition première et géniale ?

Etre « rigoureux » malgré tous ces effacements de l’ « être » n’est-ce pas faire écho à l’équation de Schrödinger parfaitement rigoureuse dans sa forme, tout en intégrant probabilités, hasard et possibles … peut-être un peu comme mon Sonnet lui aussi rigoureux dans sa forme classique, mais inattendu dans le contenu, et dans la signification profonde ? 

Avec tous et partout j’existe et pense enfin  

Mais sur quoi donc est définie « la fonction d'onde » sinon sur la totalité de l'Univers ?

Qu'est-ce que je fais quand je procède à la fameuse « réduction du paquet d'onde » ? Si j'en crois les dernières nouvelles à ce sujet ( Everett), ce n'est pas seulement à l'Univers que je touche, mais au « multivers » dont mon action – ma mesure – révèlent l'existence !

Fantastique « agrandissement » du Monde et de ma pensée : « cieux au-delà des cieux , écrit Michel Cassé( « Du vide et de la création », p.209) . Il existe un au-delà matériel au-dessus des sources claires, sans chemin et sans étoile. Je forme ici le vœu que cette pure problématique d'ouverture entrebâillera la porte à une nouvelle forme de respect de « notre mère la beauté du monde ». Au terme de cette décréation l'homme intérieur se retrouve dehors. Etre dans le vide, c'est être chez soi. » 

Henri CALLAT

Commentaires

Ah, ce cher Henri !
Il n'en est pas à son coup d'essai en matière de poésie : en 1957, ça ne nous rajeunit pas, il a publié aux éditions La nef de Paris 22 sonnets qui, déjà, ressemblaient au Henri que nous connaissons,qui a tant fait en profondeur pour l'avancée de tant de grandes causes, qui est l'honneur de notre ville - un jour, peut-être, il sera reconnu comme tel -, et que nous aimons. Pour les curieux, le dernier tercet du dernier sonnet:

Au dedans de nos pas chaque jour plus rapides
Au dedans de nos bras à chaque soir moins courts
C'est demain c'est demain dans aujourd'hui sans brides.

On en connaît de plus connus pour beaucoup moins que ça...

Écrit par : ARNAUD Baptiste | 02/01/2015

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