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27/11/2016

Les Sociétaires de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne écrivent et publient : Carnaval, Fête du Vin et de la Saint-Martin, tome I, par Gérard JEAN.

Gérard JEAN
LES CARNAVALS DE LIMOUX

TOME I
Carnaval, Fête du Vin et de la Saint-Martin
Préface de Jean-Pierre Piniès
Format 14 x 17, 320 pages, couleur, 35 €
Edition de luxe, cartonnée, dos rond, cousu
Papier couché brillant, 150 gr.
Disponible :

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Ouvrage consultable à la bibliothèque de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne.académie des arts et des sciences de carcassonne,les carnavals de limoux,tome 1,gérard jean,carnaval,fête du vin et de la saint-martin
Carnavals - Déroulant - Tome1.jpg
Carnaval de Limoux
Le discours infini
Préface de Jean-Pierre Piniès
 

Est-il un phénomène, autant ritualisé et en apparence aussi clairement cerné que compris, qui ait engendré autant de discours, que ce soit sur ses origines, sa forme, son sens et donc sa place dans le temps social, que le carnaval ? D’où vient-il ? De quel passé surgit-il ? Les meilleurs connaisseurs rappellent les phénomènes d’inversion du monde que connut Babylone, la fête de Sacée durant laquelle, pendant cinq jours, l’ordre du monde se trouvait renversé, un prisonnier devenant roi, usant des épouses du monarque, se gavant lors de festins fastueux avant d’être fouetté puis empalé. Tout le monde sait aussi le rôle que tinrent, quelques siècles plus tard, les saturnales dans l’Empire romain : outre le sacrifice d’un cochon selon une ordonnance très protocolaire, lors des banquets les esclaves devenaient un instant les maîtres et étaient servis par ceux qui hier les commandaient. On se souvient aussi des luperci, ces jeunes gens ainsi évoqués par Plutarque : « réunis dans la grotte du Lupercale sur le Palatin, après s’être entaillés le front et coupés en lanières des peaux de bouc, ils se mettent à courir avec une simple étoffe autour des reins et ils fouettent tous ceux qui se trouvent sur leur passage… ». Et combien d’autres fêtes, d’autres manifestations que le christianisme triomphant s’employa à supprimer ou à intégrer dans la nouvelle vision du monde qu’il entendait répandre, brouillant, ce faisant, un peu plus les pistes quant aux gestes et aux mots qu’il avait empruntés avant de les fondre dans son système.

D’origine incertaine donc, sans doute issu de multiples sources et ayant revêtu de multiples formes, c’est jusqu’en son nom même que le carnaval prolonge son mystère. Sémantiquement éparpillé dans les temps les plus anciens, tirant sa dénomination d’une fête ou des acteurs qui l’incarnaient, il semble que l’ère chrétienne ait imposé son dernier nom, lié aux pratiques qu’elle entendait mettre en place. Carne levare, enlever la chair, l’étymon dit bien le jeu qui se profile entre le gras et le maigre, la licence et l’interdit, la pénitence et l’exubérance. De là viendrait donc la forme toscane carnevale francisée à la suite du succès en Italie puis dans toute l’Europe des manifestations liées au mot. Ce qui n’empêche pas que d’autres aient vu dans le mot « carnaval » une dérive de caro vale, soit un adieu à la chair, quand certains choisissent de lui attribuer une racine germanique voire un substantif indo-européen kar, dans lequel ils voient, qui le mot « masque », qui le mot « chair ». Lui donnant son nom l’Eglise a aussi fixé son calendrier, le Carnaval commençant normalement avec l’Epiphanie, le 6 janvier, qui clôt les fêtes de Noël, et s’achevant le jour de mardi-gras, veille de la période de carême. Si ce carcan est valable en France pour le Moyen Age il y a belle lurette qu’en maints endroits cette tradition connaît des accrocs et que des manifestations liées au Carnaval, échappant au temps liturgique, se déroulent hors de la période hivernale.

Il en va de même des formes qu’il revêt, mouvantes à la fois dans le temps et dans l’espace. Qu’avons-nous vraiment conservé de la Fêtes des Fous et des rituels médiévaux ? Sommes-nous seulement capables de les lire et d’en deviner le sens ou les sens ? Sans nier les imbrications, les échanges et les emprunts, l’anthropologue Daniel Fabre, sans doute l’un des meilleurs connaisseurs du monde carnavalesque, a cru bon de distinguer trois formes principales, pertinentes au moins pour le modèle festif européen. La première, le « carnaval des champs », concerne la communauté villageoise et les rites que les jeunes gens mettent en œuvre depuis le temps de Noël jusqu’à celui de la pénitence ; s’y mêlent maraudes nocturnes, vols codifiés lors de la tuée du cochon, les acteurs se munissant en certaines occasions de masques de carton très sommaires ou se grimant simplement à l’aide de noir de fumée. Le « carnaval des villes » entend jouer aussi bien sur le monde à l’envers, telle la « fête des fous » au Moyen Age, que sur la parade burlesque voire sur le défilé un peu solennel comme celui des bœufs gras commun à de nombreuses cités. Enfin, avec le « carnaval des cours », le plus luxueux, le plus sophistiqué, nous entrons dans un monde où le spectacle, le défilé, le désir d’ostentation de la puissance et de la richesse deviennent le nerf des manifestations festives, n’entretenant parfois que des relations lointaines avec la violence, symbolique et réelle, présente dans les carnavals les plus anciens.

Il eut donc été étonnant que le Carnaval de Limoux échappât à cette grille de lecture. Tout en en confirmant la véracité, il met surtout en valeur trois traits spécifiques aux manifestations limouxines, l’incertitude, la plasticité et l’innovation qui s’opposent aux discours souvent mis en avant, localement, par les acteurs de la fête qui se nourrissent de tradition ou d’une immuabilité qui prend parfois, à leurs yeux, un parfum d’éternité. Ainsi, plusieurs hypothèses sur l’origine de la fête s’affrontent, se répondent, la dernière semblant l’emporter jusqu’à ce qu’une nouvelle la détrône. Par ailleurs les attestations les plus anciennes, voire plus proches de nous comme celles qu’offre la presse de la première moitié du 19ème siècle, font la preuve de transformations notables dans le déroulement des jeux, des danses et des musiques. Toutes montrent aussi la volonté d’échapper au carcan calendaire, ou du moins en le considérant comme essentiel, de revendiquer des échappées au long de l’année, assez loin du temps rituel. Autant de facteurs qui éclairent la variété des analyses et leur côté un peu provisoire auquel il faut ajouter un trait essentiel à Limoux qui est celui du « droit à l’énonciation ». Il est bon tout d’abord de rappeler que vivre le Carnaval à l’intérieur d’une des bandes chargées de son organisation est un droit profondément indigène et les intégrer est considéré comme un honneur insigne par les rares cooptés extérieurs à la petite communauté. Par ailleurs les approches analytiques n’ont de valeur que si elles émanent de ce même groupe qui admet qu’il y ait discussions, dissensions même, à conditions qu’elles restent autochtones, qu’elles soient le fait d’un acteur dont la force d’affirmation dépend avant tout de son origine locale. Aussi connaît-on plusieurs études, parfois approfondies, projetées par des « étrangers », qui, frappées de cette subtile fatalité menaçant les approches exogènes, n’ont pas été menées jusqu’à leur terme tant, en définitive, il semblait impossible de dépasser cette obligation identitaire. Au contraire la disputatio, la réflexion et les dialogues critiques, parfois virulents, propres aux clercs médiévaux, sont restés la règle dès lors qu’il s’agit d’évoquer le Carnaval de Limoux, et l’étude Gérard Jean, érudite et controversive, apparaît comme un très bon exemple de la richesse de ces singulières aventures savantes.

Sans ambages c’est ce dernier mot qui conviendrait au mieux pour caractériser la perspective offerte par l’ouvrage, tant il en appelle à de multiples facettes du savoir, se nourrissant du meilleur de chaque discipline qu’il utilise, de l’histoire la plus classique à l’histoire de l’art en passant par les ressources de l’ethnologie ou les apports de la linguistique. Cette plasticité dans la posture aboutit à une vue syncrétique qui permet d’intégrer les données issues du temps long comme celles provenant des variations spatiales. Elle a aussi l’intérêt de dégager un principe qui nous semble capital pour une bonne compréhension du phénomène carnavalesque, soit les jeux de la création et de la nouveauté qui interrogent en permanence la tradition et, au cours d’échanges dialectiques, construisent ses éphémères apparences. Mais, dans le même temps, surgit aussi irrésistible que fondatrice, la volonté, classique tant elle appartient aux fondamentaux des études sur le carnaval, de discerner dans la polyphonie du trivial et la prolifération sémantique « la vérité de la fête ». La volonté de ne pas se laisser enfermer dans la doxa issue des discours qui entendent figer le Carnaval de Limoux et l’enfermer dans une imagerie conventionnelle qu’il s’agirait de reproduire sans esprit critique. Pour ce faire, après avoir souligné tout ce que la tradition orale peut véhiculer de mouvant et d’incertain, l’auteur se fait scrutateur minutieux des figures classiques qui prévalent, depuis quelques décennies seulement pour certaines alors qu’elles sont en même temps présentées comme immémoriales. Convoquer ainsi les témoignages considérés jusqu’ici comme irréfutables, ou jamais véritablement examinés, découverts au long des années qui ont précédé la réflexion, c’est aboutir, avec une attention de chartiste, à une lecture critique des mythologies, déceler la construction de leurs figures, mieux voir le rôle que les uns ou les autres entendent leur faire jouer. L’aventure est certes périlleuse, n’offrant pas le confort de digressions sur les thèmes ou les inscriptions considérés comme canoniques. Au risque d’être redondant nous ne reprendrons pas le détail de l’analyse que met en œuvre Gérard Jean, nous suffisant à dire que, sans pour autant porter de jugement, il s’efforce de dresser la carte de l’imaginaire de la fête, de faire la juste part entre réalité sociale et légendaire. Aussi est-il amené, avec beaucoup de finesse, à mettre à jour les ruses, plus ou moins conscientes, et les stratégies, mûrement pensées, utilisées dans la fabrique de la tradition. La lecture qu’il propose par exemple de « la partie des meuniers », de son histoire, des modalités de son intégration au monde du Carnaval de Limoux puis de son hégémonie herméneutique, est aussi fructueuse que passionnante. Il en va de même quant à différents rituels pour lesquels il montre bien le jeu des approximations, les phénomènes de capillarité et d’échanges qui se produisent, permettant ainsi d’en finir avec de nombreux à peu près ou de conventions. Pour autant il ne se suffit pas à tenir la place d’un contempteur bienveillant, mais, à son tour, il émet une hypothèse sur l’origine du Carnaval de Limoux aussi séduisante que novatrice puisqu’il fait de saint Martin, particulièrement honoré à Limoux, et des fêtes célébrées à son honneur, un point focal. Il étudie en détail la vie du personnage et surtout il s’attache au détail des rites festifs, souvent fort anciens, qui lui sont liés, les replaçant dans l’univers calendaire qu’ils ponctuent de façon spectaculaire. Il faut reconnaître que l’analyse ne manque pas d’attrait, surtout rapportée à la situation limouxine dont il montre comment chaque figure renvoie au généreux Martin, patron à la fois des meuniers et des vignerons. Cependant, l’anceps de la démonstration surgit à propos d’un tableau de Breughel l’Ancien, récemment découvert, et dont il fait une lecture minutieuse, scrutant chacune des scènes qui composent la peinture, observant l’attitude des personnages qui fourmillent dans la toile, comme souvent chez Breughel. Les rapports entre Saint-Martin et les débordements bachiques des fêtes carnavalesques, souvent attestés au demeurant, deviennent incontestables et bon nombre de gestes et d’attitudes ne vont pas sans rappeler, eux aussi ceux des temps carnavalesques.

La lecture que l’auteur nous propose de cette image est aussi l’occasion d’insister sur la richesse de l’iconographie qui accompagne la réflexion et qui la nourrit sans cesse, dans un mouvement de va-et-vient. À l’ordinaire, dès lors qu’il s’agit du Carnaval de Limoux, les photographies l’emportent largement sur le commentaire ou la recherche du sens. Elles ont à peu près toutes pour but de magnifier les gestes, de générer puis d’exalter une esthétique particulière dont, sans nier les réussites, il faut reconnaître qu’elle se trouve enfermée assez vite dans un certain académisme. Or, ici la photo n’est utilisée que pour nourrir la réflexion, pour mettre en valeur le propos, ou à des fins comparatives. Autrement dit la recherche du beau n’empiète pas sur la mise en avant du sens. En outre, et là encore il faut souligner l’importance de l’apport, une bonne place est faite aux dessins qui, à leur tour, permettent de corroborer des hypothèses ou d’ouvrir de nouvelles perspectives. Enfin, l’ouvrage s’achève par un glossaire qui est une véritable apothéose acribique. De façon générale ces lexiques ont pour fonction de rappeler ou de préciser certains points rapidement évoqués dans le texte. Ici il n’en est rien tant, dans une véritable polyphonie sémantique, chacune des entrées apporte de matériaux nouveaux, ouvre des champs jusqu’alors peu explorés et suscite de nouvelles interrogations.

Passionnante, passionnée, la démonstration s’inscrit donc dans cette volonté de dévoilement du sens qui semble inhérente à toutes les approches du carnaval et qui devient véritablement existentielle quand il s’agit de celui de Limoux. Mais, comme le veut une règle tacite mais bien vivante, aller aussi loin dans la recherche des origines et de l’essence même de la fête, à travers la variété des éléments de sa mise en scène, c’est s’exposer à son tour à la critique, entrer dans le vaste champ des débats qui ponctuent régulièrement l’histoire locale. Dans tous les cas, de première importance par le savoir qu’il met en œuvre et la fertilité de ses propositions, le travail de Gérard Jean est d’ores et déjà un jalon incontournable des études sur le Carnaval de Limoux, phénomène festif aussi complexe et mystérieux que fascinant.  

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