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12/08/2015

Les sociétaires de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne, écrivent et publient : Une Epée de bronze pour Jean Guilaine.

Une Epée de bronze pour Jean Guilaine
Remise le 4 octobre 2012 au Collège de France
A l'occasion de son élection à
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

Actes Sud - Editions Errance
Format 15 X 21, 5, 80 pagesEpée de Bronze1.jpgEpée de Bronze2.jpg
Ouvrage consultable à la bibliothèque de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne.

13/10/2012

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude : la chronique biographique de Gérard Jean.

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Pierre Marie Jeanne Alexandre Thérèse de Guiraud
Poète élégiaque et dramatique, romancier, philosophe, membre de l'Académie Française.

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L'enfant, Pierre Marie Jeanne Alexandre Thérèse Guiraud, naît à Limoux le mercredi 24 décembre 1788 à l'heure où la grosse "Tercial" de l'église Saint-Martin bourdonne à s'en fêler la panse. C'est un garçon, auquel on a toutefois donné trois prénoms féminins. Peu avant de célébrer la grande messe de Minuit, le curé de la paroisse Bertrand Reverdy, est allé précipitamment par cette froide nuit de Noël à travers les rues de Limoux, afin de confirmer aux parents, Alexandre et Thérèse Laffon, sa seconde femme, que le sacrement du baptême serait solennellement administré au nouveau-né le lendemain 25 décembre, jour de la Nativité, en présence d'Henry Majorel, procureur au Sénéchal. On perçoit là, les prémices d'une destinée qui conduira notre illustre académicien, fervent croyant, à se consacrer aux écrits poétiques, à de nombreux romans chrétiens, ainsi qu'à une Philosophie catholique de l'Histoire en trois volumes qui lui coûta vingt ans de travail.

Le jeune Alexandre, usuellement prénommé comme son père, un très riche marchand de draps, doit sa propension immodérée pour les vestiges religieux, l’amour déraisonnable des vieilles pierres sacrées, sa foi en l’Église tardive mais profonde, aux lieux mêmes de ses jeux, berceaux de son enfance. Il assure ses premiers pas autour du cloître des Cordeliers, il court et s’amuse dans le grand sanctuaire du couvent avec ses demi-frères et sœurs aînés, et plus tard voilà qu’il grimpe et se cache parfois dans son curieux clocher d’où il découvre émerveillé sa ville natale et sa multitude d’églises.

Car depuis le 15 février 1791, le père du garçonnet est devenu en partie propriétaire de tout un quartier de Limoux après avoir acquis en indivision les bâtiments, l’enclos, la source, l’église, le clocher et les dépendances du couvent des Cordeliers mis en vente par l’administration révolutionnaire du district au titre de l’aliénation des biens nationaux. Alexandre Thérèse ne fréquente pas l’école communale, mais il reçoit son instruction jusqu’à l’âge de quinze ans, sous la direction d’un précepteur. Il peut ainsi apprendre les vérités de la religion au moment où tout culte est proscrit de l’enseignement public et prier pour le dauphin prisonnier en étudiant son catéchisme. Au milieu des siens, il fait connaissance avec les classiques, entre autres avec Virgile, qui aura toujours sa prédilection.

En 1803 il va ensuite, sans grand enthousiasme, suivre les cours de l’École de droit à Toulouse. Pendant trois ans, Guiraud étudie la jurisprudence, mais il dérobe des heures nombreuses pour cultiver la poésie vers laquelle il est entraîné irrésistiblement. Il fréquente alors quelques jeunes gens de la haute bourgeoisie à l’esprit distingué, appelés à s’occuper de littérature et de politique, et avec eux, il crée une espèce d’académie qui prend le nom de Gymnase littéraire. Dans ce milieu, où les premiers échanges de l’intelligence et du cœur sont pleins de charme ; à cet âge de confiance et d’épanchement mutuel où la rivalité est encore de l’émulation, il côtoie son meilleur ami, Alexandre Soumet de Castelnaudary, Léon de Lamothe-Langon, un écrivain fécond qui deviendra mainteneur des Jeux floraux de Toulouse, ou bien encore le comte de Montbel, futur ministre de Charles X.

Alexandre Thérèse Guiraud n’a pas vingt ans lorsque son père meurt à Limoux, le 24 mai 1808. Il reçoit des biens considérables et les fabriques de draps qui constituent la meilleure part de son héritage. L’industrie n’est certainement pas son fait ; il n’aime guère s’en occuper, préférant aux soucis des intérêts matériels, un travail plus en rapport avec ses goûts et son penchant pour la littérature. Il se donne d’heureux loisirs et les emploie à rimer, à ébaucher des tragédies, des poèmes et même des systèmes philosophiques. Il est né poète, l’amour des lettres l’emportera.

Jusqu’à la Restauration, Alexandre Guiraud fait à Paris d’assez courts séjours, suffisants cependant pour s’y faire connaître par une Ode à Mme Staël, proscrite en Suisse à Coppet, à qui il destine en 1813 une pièce en vers qui attire l’attention des cercles littéraires. Peut-être même plus que l’on ne le pense puisque le Salon présente l’œuvre admirable du sculpteur Debric, qui immortalise déjà le poète par un buste en marbre dont l’État se porte acquéreur. En 1819, Guiraud adresse à l’Académie des Jeux floraux de Toulouse une ode qui lui vaut une violette, et deux élégies : l’Hymen et l’Exilée de Hartwell. La dernière obtient le prix. Une ode encore l’introduit auprès du grand public. Il chante l’un des premiers, parmi les poètes d’alors, la Grèce luttant contre la tyrannie turque pour obtenir sa liberté. Son Ode sur les Grecs connaît un immense succès ; traduite en plusieurs langues, elle court pendant longtemps les journaux étrangers. La notoriété de Guiraud grandit dans la capitale du royaume, comme dans la république des lettres et on l’attend à Paris avec impatience.

La tragédie de Pélage, qui l’introduit dans le monde littéraire et dramatique, est lue pour la première fois en 1820 chez Mme Sophie Gay en présence de Benjamin Constant. La pièce devait être jouée au Théâtre-Français, mais la censure l’interdit, car elle ne permet pas l’introduction sur la scène de l’archevêque de Tolède, l’un des principaux personnages. Alexandre Guiraud revient souvent en Languedoc. Le 30 septembre 1822, il se porte acquéreur à Limoux, dans l’ancienne rue del Bourguet neuf, du remarquable hôtel de maître ayant appartenu au riche manufacturier Jacques Andrieu, dans lequel s’établira plus tard la sous-préfecture d’arrondissement.

Lorsqu’il traverse le Cantal en 1823, il compose ses Élégies savoyardes qui ont fait plus pour sa gloire que toutes ses pièces de théâtre, ses romans et ses poèmes philosophiques. Il a vu à Paris, ces pauvres enfants venus du fond de l’Auvergne ou du sommet des Alpes de Savoie, obligés de quitter un pays pauvre, emportant une marmotte dans une petite caisse et des outils de ramoneur. Il connaît leur misère, surtout leur ignorance religieuse, et il s’intéresse aux œuvres fondées pour leur venir en aide, auxquelles il verse le produit considérable de ses Élégies. Le roi le remercie et lui fait remettre par le duc de Blacas, une somptueuse épingle sertie de diamants.

En 1824, Alexandre Guiraud est promu chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur ; mais l’année 1826 est heureuse entre toutes pour notre littérateur, poète dramatique. L’Académie Française lui ouvre ses portes avant de le faire pour Lamartine et fait de lui, à trente-huit ans, alors qu’il est encore célibataire, l’un de ses plus jeunes sociétaires. Élu le 10 mai et reçu sous la Coupole le 18 juillet 1826 par le marquis de Pastoret, il occupe le fauteuil 37 de Mathieu de Montmorency, qui s’était illustré, en particulier, comme ministre des Affaires étrangères au Congrès de Vérone. Le 21 août, il épouse à Limoux Marie Elisabeth Espardellier, dont la famille joue un grand rôle dans la vie politique locale, et dès ce moment il s’établit au domaine de Villemartin qu’elle vient de lui apporter, afin d’y passer chaque année, toute la belle saison.

 Charles X donne à Guiraud des lettres de noblesse et le créé baron le 17 mars 1827 pour le remercier d’avoir écrit en collaboration avec Ancelot et Alexandre Soumet, les paroles de l’opéra Pharamond, composé pour le sacre royal. Comme tous les poètes du Cénacle, de Guiraud veut s’occuper de politique. Royaliste en 1820, il le reste après 1830 et n’accepte jamais le gouvernement de Juillet. Il ne craint pas de critiquer la Révolution et cette violence même fait le succès de son roman Césaire. Il souhaite une représentation exacte des trois ou quatre classes qui se partagent la nation : la grande, la moyenne propriété, la propriété manufacturière et commerciale, la propriété intellectuelle. Pour lui, chrétien, le meilleur gouvernement est celui qui provoque le moins d’infractions à la loi divine. Le gouvernement de Louis-Philippe ne pardonne pas de semblables attaques, et parfois, dans les invitations à l’Académie, Alexandre Thérèse de Guiraud est délaissé. Ces oublis volontaires lui conviennent presque, car il n’aime ni les fêtes, ni le monde. Chaque hiver, il revient à Paris, rue d’Artois ou rue Duphot, et volontiers il donne quelques lectures dans les salons. Il fait aussi des voyages, à Meilleraye, en Italie, en Catalogne, pour peindre avec une fidélité scrupuleuse les temps, les mœurs et lieux, mais partout il conserve la nostalgie de son Midi.

Guiraud veut demeurer sur sa terre, dans son château et dans son cloître, pur joyau de l'art gothique ; dont il a fait porter en 1838 les matériaux sur douze charrettes attelées par des bœufs à travers les montagnes, depuis Perpignan. « Ô mon cloître, c'est moi qui, l'automne dernier, t'ai de mes propres mains relevé tout entier ! Et des lourds chapiteaux ai posé les couronnes, sur le fût cannelé de tes blanches colonnes ». Là, dans le silence et le recueillement, il étudie la philosophie et la religion. Le théâtre avait été pour lui un moyen d’atteindre les âmes, comme il le dit dans sa préface du Comte Julien. Le roman lui a permis de manifester des vues philosophiques et surtout des convictions religieuses. La Philosophie catholique de l’Histoire paraît enfin en 1839 et 1841. Guiraud aborde intrépidement les sujets les plus relevés du dogme, et cela avec quelque indépendance, mais il ne manque pas de témoigner de sa foi sincère et de son obéissance aux doctrines de l’Église.

En 1843, il publie un dernier livre de poésie, le Cloître de Villemartin. Il pressent, dirait-on, l’approche de la mort, et il revient dans son cher cloître pour s’y préparer. Il réunit en quatre volumes ses œuvres complètes et leur écrit une excellente préface en 1845, puis il retourne à Paris au mois de juillet 1846. Dès le début de son séjour sa santé décline, son mal s'aggrave rapidement et le poète Limouxin, de l'Académie Française, s'éteint doucement comblé d'honneurs, à son domicile, 14, rue du Cherche-Midi, le 24 février 1847. Ses obsèques ont eu lieu à l’Abbaye-au-Bois, en présence de Victor Hugo qui tenait l’un des cordons du poêle.

Poète dramatique, romancier, philosophe, Pierre Marie Jeanne Alexandre Thérèse de Guiraud voulait être par surcroît apôtre et rendre meilleurs ses auditeurs et ses lecteurs. Le journal l’Univers du 26 février 1847 le constatait au lendemain de sa mort. Il saluait en lui un des plus beaux et des plus nobles caractères de l’époque, un des hommes les plus éminents par le talent et la vertu, par l’inébranlable fermeté de ses convictions religieuses et politiques.


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Buste en marbre de Debric. Alexandre Guiraud, Salon de Paris, 1913. Prêt de l'Etat à la ville de Limoux. Photographie : Gérard Jean.
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Limoux. Monument d'Alexandre Guiraud. Jardin Alexandre Guiraud (Île de Sournies). Photographie : Gérard Jean.
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Alexandre Guiraud. Portrait. Collection particulière. Photographie : Gérard Jean.1695 - Alexandre Guiraud.jpg
Alexandre Guiraud. Portrait. Musée des Beaux-Arts de Carcassonne.

21/02/2012

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude : la chronique biographique de Gérard Jean.

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Paul Albarel
Médecin, poète, historien, conteur en langue d'Oc
Fondateur de La Cigale Narbonnaise.

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Paul Albarel, Dictionnaire encyclopédique de l'Aude, Gérard Jean.

Un garçon nous est né dans la nuit répète en patois Jean Albarel, entre les tractions qu’il exerce sur le soufflet de la forge et les coups de marteaux qu’il applique au cerclage vicieux d’une roue de tombereau. Albarel est charron dans le petit village de Saint-André-de-Roquelongue, situé au milieu d’un vignoble luxuriant, au pied des collines où viennent mourir les Corbières-Orientales. Ce samedi, comme chaque fin de semaine, en hiver surtout, la besogne ne manque pas ; mais il travaille aujourd’hui heureux Albarel depuis tôt ce matin, au milieu d’essieux brisés et de rayons tordus, entouré d’hommes qui parlent et se chauffent.
Pour un peu il oublierait les formalités de déclaration de cet enfant qu’il attend depuis douze ans, depuis qu’il s’est installé dans ce village dont la population dépasse à peine cinq cents habitants, après son mariage avec Alexandrine Albert, le 15 novembre 1861. La cloche de l’église Saint-André sonne l’heure de midi lorsque enfin Jean Albarel se précipite chez François Bayle, suivi de l’instituteur public, pour dire au maire de la commune que Paul, son fils, est né le vendredi 12 décembre 1873, à onze heures du soir dans sa maison d’habitation. Après une si longue attente, Albertine son épouse vient de le combler en mettant au monde le plus brillant des félibres du pays narbonnais.
Paul s’exprimera comme les gens d’ici, comme Frédéric Mistral, en langue d’Oc. Son père le désire car il pense que les gens honnêtes et les personnes de bien se font comprendre de la sorte ; mais il souhaite aussi qu’il devienne savant autant que bon chrétien, ce qu’il fut. Après les classes d’enfance il l’envoie donc à Narbonne, au petit Séminaire qui deviendra le collège Beauséjour, où des professeurs de grand mérite lui dispensent un enseignement sérieux. Après l’obtention du baccalauréat, Paul Albarel s’inscrit à la faculté de Médecine de Montpellier, soutient une thèse sur la Pathologie du Rachitisme et devient médecin très jeune à l’âge de vingt-deux ans.
C’est en préfecture, à Carcassonne, qu’il ouvre son premier cabinet avant de revenir bien vite dans son village natal pour soigner en milieu rural des personnes auxquelles il donne estime et affection.  Le docteur Albarel épouse Lucie Agel, le 24 octobre 1899 à Névian. Il s’installe alors dans ce bourg auquel il restera fidèle ; y connaît ses premières inspirations félibréennes publiées sous forme de poèmes en 1902 dans la Terre d’Oc ; et son amour pour les lettres occitanes s’y développe, autant que son goût pour l’histoire régionale rabelaisienne, dont il deviendra le spécialiste.
Les rimes en langue d’Oc fusent de ses lèvres quand il va sur les routes, au trot d’une jument, visiter ses malades dont il guérit l’esprit et le cœur avant de soigner le corps. Le docteur de campagne Albarel chante la nature, surtout celle de son pays. L’un des principaux recueils de poèmes qu’il lui consacre s’intitule : Les Voix de la Pinède. Cette Pinède dont il parle est une grande forêt de résineux qui s’étend en éventail à l’est de Saint-André-de-Roquelongue, son village natal. Il y est allé tout jeune, il y est revenu adolescent, il l’a parcourue, il en a senti et savouré l’harmonie. Dans « Le Murmure de la Pinède », Albarel chante le Dégel, les Giboulées, le Bourgeon, les Feuilles sèches, la Cigale, la Vigne et le vent du Cers ; dans « Le Frémissement », il célèbre l’Amour et les Fleurs ; dans « La Brise », il rappelle le Passé, le temps où vivaient Troubadours et Chevaliers ; dans « Le Souffle », il exalte sa Langue, les Félibres, et il écrit un sirventès fougueux sur Simon de Montfort.
Publié en 1903, l’Esprit tustaire est la première pièce en « vers narbonnais » écrite par Paul Albarel. Cette farce en deux actes obtient la même année une médaille d’argent aux Jeux floraux de Toulouse. Les croquis savoureux de son Vivo lou Vi ! qui vont contribuer à la réputation du grand humoriste, paraissent ensuite. Vipur, qui est le médecin du vin, Aigatiu, celui de l’eau, Barrejat, le mélangeur, et Potechut, un gros buveur, discutent tour à tour sur les bienfaits de la plus hygiénique des boissons ou sur les ravages de l’éthylisme qui n’engendre que souffrances et misère. Le docteur Aigatiu rencontre Potechut un peu gai et lui rappelle les méfaits du rouge avec un réalisme très suggestif. Sur ce, intervient le docteur Vipur qui fait l’éloge du vin généreux, ressource essentielle de notre Midi. 
Paul Albarel est élu mainteneur du Félibrige en 1904 ; dès ce moment, son œuvre prend consistance, ses écrits s’affinent et tendent au sublime ; alors sa renommée au sein des écoles mistraliennes ne fait que croître. En 1905, il est accueilli au sein de la Commission archéologique de Narbonne. Il apporte à la vénérable institution l’appui de son érudition et lui offre plusieurs communications. Certaines concernent la langue de Rabelais ou ses voyages dans notre région ; d’autres font état du grand malheur arrivé à Narbonne le 16 avril 1779, quand huit personnes victimes d’un tragique accident meurent d’asphyxie. Albarel rend compte de ses recherches sur « les armes parlantes de quelques Consuls de Narbonne » et révèle que son illustre compatriote, l’archevêque narbonnais Guy Foulques, qui deviendra le pape Clément IV, mérite l’appellation de Troubadour. Élevé au rang de maître en Gai savoir en 1911, il crée la même année avec ses amis Charles Pélissier, François Fontas et Germain Mouret , une revue artistique et littéraire qu’il appelle : La Cigale Narbonnaise, dont il anime le titre jusqu’à sa mort avec une pléiade de fidèles rédacteurs.
Au mois de mars 1911, la revue sort des presses de l’imprimerie Vinches, installée rue de l’Ancien courrier à Narbonne, tout près de la maison d’Hercule Birat. La couverture verte, au format in 8° raisin, s’orne d’un dessin du Dr Léopold Marius Pélissier. Une cigale s’accroche à un cep de vigne, devant la façade du Palais des archevêques et les tours de l’église Saint-Just. La publication, qui chante chaque mois, devient rapidement le pôle d’attraction d’une communauté bien vivante, déterminée à maintenir la langue d’Oc et par là même à diffuser son rayonnement culturel au pays de la Belle Aude.
La Grande guerre s’empare du bon docteur Albarel et l’envoie en qualité de médecin-major à Salomique. Lorsqu’il revient des Armées, il est élu majoral du Félibrige par le Consistoire de Marseille qui se prononce le 7 juillet 1918. Il devient détenteur de la cigale d’Or du naturaliste Fabre ; cette suprême récompense est aussi appelée la cigale de Carcassonne ou du Mûrier car elle fut obtenue jadis par Achille Mir, l’un des maîtres spirituels d’Albarel dans l’Aude.
Lorsque le docteur Paul Albarel s’installe à Narbonne en 1919, au cœur du vieux quartier de la Cité, dans la rue Lieutenant-colonel Deymes, au numéro 5, il fait de cette ville sa capitale ; en tout cas, celle des mainteneurs de la langue d’Oc. Sa profession médicale, exercée avec cœur et compétence ne l’empêche pas de s’adonner à ses goûts pour la littérature. Il a une admiration passionnée pour Rabelais dont, bibliophile averti, il possède une riche collection d’éditions rares. Mais c’est l’œuvre d’Achille Mir, le félibre carcassonnais, qui détermine sa vocation d’écrivain en langue d’Oc. Cette langue, Paul Albarel veut la transcrire telle qu’elle est prononcée - phonétiquement - parce qu’elle est alors plus accessible à tous, car l’occitan ne bénéficie pas encore du regain actuel ; on ne l’enseigne pas à l’école ; au contraire on l’interdit, et surtout, on le méprise.
Il commence, à l’imitation de son maître, par écrire des fables, des contes, de brefs morceaux d’une verve pleine de gaieté. Dans un registre voisin, il donne pour le théâtre de courtes farces et comédies d’un comique irrésistible qui lui assurent un grand succès auprès du public populaire. La poésie religieuse le tente également. Il compose une suite de quatorze sonnets correspondant chacun à une station du Chemin de Croix suivi par le Christ jusqu’au sommet du Golgotha. C’est son original Cami de la Croutz. Paul Albarel est avant tout un félibre. À ce titre, se rattachent ses légendes, ses fables, ses pièces de théâtre, ses poésies. Elles constituent le cœur de son anthologie. Mais le félibre est doublé d’un érudit, fortement influencé par Rabelais et profondément attaché à l’histoire de la Littérature méridionale qui paraît du mois de juillet 1926 au mois de juin 1929 dans la revue La Cigale Narbonnaise.
Président du Syndicat d’initiative de Narbonne et de la Maintenance du Languedoc à Montpellier, il honore en tant que membre les sociétés savantes locales et régionales qui bénéficient de son immense érudition, comme la Commission archéologique de Narbonne ou celle de Béziers, ou bien encore la Société d’études scientifiques de l’Aude à Carcassonne. Patriote, méridional, l’historien Paul Albarel se reporte sans cesse à la croisade des Albigeois qui lui semble être la plus grande calamité qui se soit abattue sur la terre d’Oc.
La mort vient le surprendre, le lundi 15 juillet 1929 dans une clinique de Montpellier où il avait subi une intervention chirurgicale. Après la cérémonie religieuse qui eut lieu le surlendemain dans la petite église de Névian, un long cortège se forma pour se rendre au cimetière du village. Le docteur Albarel travaillait à une série de longs poèmes sur des sujets légendaires ou historiques du pays narbonnais. Plusieurs avaient déjà paru, et certains, comme Pireno, laissaient prévoir un intéressant Roman narbonnais.
Le dimanche 28 avril 1974, une rue de Narbonne fut dédiée au majoral du Félibrige, grand mainteneur en langue d’Oc ; et dans cette ville, sur l’ombre portée du grand monument d’Ernest Ferroul, le buste en bronze du poète Paul Albarel, œuvre du sculpteur René Iché, érigé hier en signe d’amitié et d’affectueuse reconnaissance, regarde aujourd’hui la médiathèque sur l’esplanade André Malraux. 

Albarel - Bronze - Narbonne.jpgBronze érigé à Narbonne, Dictionnaire encyclopédique de l'Aude, Gérard Jean.

16/01/2012

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude : la chronique biographique de Gérard Jean.

Chronique n° 23.jpg
Ferdinand Auguste Lapasset
Général de division, colonisateur, homme politique.
Grand officier de la Légion d'honneur.

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Ferdinand Auguste Lapasset naît à Saint-Martin-de-Ré, ville de garnison qui se trouve alors dans le département de la Charente-Inférieure, le mardi 29 juillet 1817. C’est l’aîné d’une famille de cinq enfants. Sa mère, Elisabeth Félicité Rousseau, vient d’épouser dans cette ville, Bernard Jean-Pierre Lapasset, natif de Limoux (Aude), un jeune capitaine, déjà valeureux, qui sert depuis trois ans le 79e régiment de ligne, blessé une première fois sur la brèche de Tarragone en 1811, touché à nouveau devant Lons-le-Saunier en 1814, fait chevalier de la Légion d’honneur à l’âge de vingt-six ans.
De sa venue au monde jusqu’à son décès, survenu à Toulouse (Haute-Garonne), le 16 septembre 1875, Ferdinand Auguste ne cessera d’être entouré de militaires ; comme le baron Louis d’Ordonneau, maréchal de camp, commandant supérieur de l’Île-de-Ré, ou encore Louis Dubreton, colonel, ex-lieutenant du roi qui déclarent sa naissance. Ferdinand est un fils de l’Aude, qui aime bien Limoux, même s’il en est resté longtemps éloigné en raison de ses multiples campagnes et de ses lointaines missions, car sa famille y est établie depuis longue date. Son grand-père, Jean Lapasset, est un notable, procureur influent qui siège au sénéchal et présidial de la commune.
L’enfant vient prendre rang, par son éveil, dans cette extraordinaire lignée familiale d’officiers supérieurs, appelée à servir la France durant plusieurs siècles. Naturellement va-t-on dire, il entre au collège royal de La Flèche, d’où sortent traditionnellement les meilleurs soldats ; il se destine à l’infanterie et intègre l’École spéciale militaire. Sa promotion est celle de 1837 ; sa carrière et ses avancements seront fulgurants. Ferdinand Auguste Lapasset est nommé sous-lieutenant par ordonnance du roi dans le cours de sa vingtième année, puis il poursuit sa formation à l’École d’application d’état-major. C’est alors un garçon au caractère un peu ardent, dont la taille moyenne et la faible constitution ne dénotent, de prime abord, ni l’ambition ni le désir de bien faire. Ses notes excellentes, culminent en matière de stratégie, de manœuvres ou d’administration militaire.
Le 16 janvier 1841, Ferdinand Lapasset, lieutenant d'état-major, vient de servir pour la première fois en Afrique, lorsqu’il est signalé au ministre de la Guerre pour son intelligence et son activité. Cité par le général Parchappe sous les ordres duquel il vient de se distinguer, il se trouve en permission à Limoux le 9 septembre 1841 au moment où se déclare un sinistre d’une ampleur considérable susceptible d’embraser la ville. Pierre Tisseyre, dit Jordy, plâtrier de son état, chef des pompes à bras utilisables en cas d'incendie, bat le rappel et fait sonner le tocsin. Le feu s'est déclaré à la Gendarmerie nationale, alors située, rue Bourrerie, au numéro 9. Le corps de sapeurs-pompiers n'existe pas ; l'incendie fait rage, la maison Galy va bientôt brûler, les pâtés d'immeubles voisins sont très sérieusement menacés. Le maire, Louis Auguste Alexis Peyre fait tout son possible pour organiser les secours avec les conseils du fils Aulard, dit Biasso, ancien soldat du génie, de Louis Désarnaud, ancien gendarme, et le concours des soldats du 56e régiment de ligne en garnison dans les murs. Heureusement, le lieutenant Lapasset prévenu, fait preuve d'un esprit d'initiative hors mesure ; au mépris du danger et des risques importants d'asphyxie, il dégage les chevaux, coordonne l'action des hommes valides volontaires, donne l'exemple avec un exceptionnel sang-froid dont les anciens ont longtemps parlé et parvient finalement à sauver des flammes une partie de la ville.
Lapasset est envoyé en Algérie, au 1er régiment de chasseurs d’Afrique, comme aide de camp du général Gentil, commandant en chef du territoire d’Oran. Voilà pour lui le début d’une carrière qui sera presque exclusivement coloniale. Dans ce pays, il franchira tous les grades jusqu’à celui de général de brigade. Promu capitaine le 5 juillet 1843 ; c’est dans les Bureaux arabes - créés par arrêté ministériel du 1er février 1844 - qu’il va donner sa pleine mesure.
Le 29 janvier 1846, le capitaine d’état-major Lapasset est chargé d’une reconnaissance. Il conduit une centaine d’hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, soutenus par huit cavaliers arabes. Lorsque tout à coup, ses éclaireurs aperçoivent au fond d’un ravin, près de six cents cavaliers et autant de fantassins en embuscade, qui chargent aussitôt. Le capitaine français forme le cercle, ordonne de se battre à coups de sabre, à la pointe des baïonnettes. Les chefs de l’infanterie et de la cavalerie sont tués. Les cadavres des Arabes entourent la petite troupe qui, de son côté, déplore trente-trois blessés et vient de perdre huit hommes. Les assaillants font diversion et paraissent vouloir abandonner le terrain. Le capitaine Lapasset en profite pour commander le repli et ramener comme il le peut, tous ses blessés, lorsqu’il est de nouveau chargé. Il tient tête à l’ennemi, parvient à rallier la colonne sans abandonner un seul des siens.
Le 15 février 1846, dans un fourrage contre les Arabes aux environs de Mazonna, deux compagnies du 64e d’arrière-garde n’ont plus de cartouches et se trouvent compromises. Le capitaine Lapasset charge pour les dégager ; il tue trois Kabyles et reçoit de l’un d’eux un coup de feu à la main droite.
Ferdinand Auguste Lapasset, chef d’escadron, revient dans son cher département de l’Aude, pour prendre en mariage, au château de Montauriol, une jeune Toulousaine fortunée de dix-huit ans.  Le 14 septembre 1852, il épouse Lise Thérèse Clémence Oternaud et de cette union naîtront six enfants, dont les deux garçons, aîné et cadet, seront officiers.
Lapasset est nommé le 21 janvier 1853, directeur divisionnaire des affaires arabes pour la province d’Oran, et le 5 août 1854 commandant supérieur du cercle de Philippeville. Officier de la Légion d’honneur le 29 décembre, il est placé en activité hors cadre le 6 janvier 1855 et promu lieutenant-colonel le 27 mars 1856, puis colonel le 5 août 1859. Ses supérieurs lui donnent le 1er février 1860, le commandement de la subdivision de Sidi-bel-Abbès ; le 6 septembre 1861, celui plus important de la subdivision de Mostaganem. Par décret du 7 juin 1865, Ferdinand Auguste Lapasset reçoit de l’Empereur, les épaulettes de général de brigade. À sa demande, justifiée par le triste état de santé de son épouse minée par les fièvres coloniales, mais qui lui survivra cependant, il retourne en France vers la fin du mois de juillet 1867, et quitte l’Algérie pour la première fois depuis sa sortie des écoles, c’est-à-dire depuis 1840. Affecté au commandement d’une brigade d’infanterie de l’armée de Lyon, il est élu membre du Conseil général de l’Aude. Fatigué par une intoxication paludéenne, préoccupé par l’éducation de ses enfants, que sa femme malade ne peut seule assumer, il cherche à se rapprocher de la ville où elle est née et demande sa mutation à Toulouse. Il ne l’obtiendra pas avant la guerre. 
Le 16 août 1870, à la bataille de Gravelotte, Lapasset reste seul en ligne de tout un corps d'armée avec sa brigade mixte ; il maintient son extrême gauche contre des forces supérieures, de 9 heures du matin à minuit, malgré une perte de 45 officiers et de 859 hommes de troupe. À deux reprises, les Prussiens sont sur le point d'enlever les 84e et 97e régiments de ligne. Le général met l'épée à la main et, faisant battre la charge, il s'élance à la tête de ses soldats, contribuant puissamment à mettre en échec le général Steinmetz qui ne peut couper notre armée. Pour ce fait glorieux, Ferdinand Lapasset fut cité dans le bulletin de la bataille, mais il eut la douleur d'y perdre son frère, chef de bataillon au 32e régiment de ligne.
Le 27 octobre 1870, Lapasset reçoit l'ordre, ainsi que tous les officiers généraux, soit cinquante au total, de rassembler les drapeaux de sa brigade et de les remettre à l'arsenal de Metz où ils seront brûlés. Pensant à juste raison d'ailleurs, que le maréchal Bazaine livrera les étendards, Lapasset refuse d'obéir pour la première fois de sa vie militaire ; il rassemble les chefs de corps et les officiers d'état-major de sa brigade et fait procéder devant les troupes à leur destruction par le feu. Il écrit ensuite à son supérieur, le général en chef Frossard "La brigade mixte ne rend ses drapeaux à personne et ne se repose sur personne de la triste mission de les brûler ; elle l'a accomplie elle-même ce matin. J'ai entre mes mains les procès-verbaux constatant cette lugubre mission".
C'est épisode, est particulièrement connu des limouxins qui ont en permanence, sous les yeux, au Musée Petiet, l'œuvre magistrale du peintre étienne Dujardin-Beaumetz. Au milieu de ses troupes, devant les murs d'enceinte de la forteresse, face à la cathédrale de Metz, sur la lisière de la plaine immense, le général Ferdinand Auguste Lapasset se tient debout, triste et muet, en avant de ses officiers et face à la garde d'honneur qui baïonnette au canon, va saluer les drapeaux pour la dernière fois.
Tout le monde connaît les belles paroles du général, qui cherche à se faire jour, l’épée à la main, à travers les lignes ennemies : « Nous sommes la dernière armée française, monsieur le maréchal et, si nous devons succomber, il faut que la postérité se découvre devant nous ». Rentré de captivité le 2 février 1871, Lapasset reçoit le commandement de la 3e brigade d’infanterie de l’armée d’Afrique le 4 mars 1871 ; il fait à sa tête la campagne de Kabylie, ce qui lui vaut la promotion de Général divisionnaire du 20 avril 1871.
Grand officier de la Légion d'honneur le 20 août 1874, commandeur du Nichan de Tunis, commandant à Toulouse la 34e division d'infanterie, ce brave officier général, encore jeune puisqu’il n’a que 58 ans, se blesse à la jambe contre une pierre de taille. Les accès de fièvre paludéenne ont affaibli son organisme, mis à mal après les fatigues répétées et les stations longues et fréquentes qu’il vient de subir en raison de son service, au milieu des quartiers inondés de Toulouse pendant et après les journées des 22 et 24 juin 1875. Sa plaie s’infecte rapidement ; il meurt à son Quartier général de la rue Duranti, le 16 septembre 1875, ayant à son actif un grand nombre d’actions d’éclat et autant de campagnes que d’années de service. Un village portait son nom, près de Mostaganem en Oranie. Ferdinand Lapasset avait fondé en Algérie les centres de Montenotte et de Bouguirat ; on lui devait l’extension des villes de l’Illil et de Relizane ; mais il avait été aussi Conseiller général de l’Aude où il s’était fait remarquer par son esprit pratique et laborieux, ainsi que par ses rapports sur la vicinalité du département, à laquelle il avait coopéré de tous ses efforts.    

Gérard JEAN

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Le général Lapasset brûle lui-même les drapeaux de sa brigade.
Huile sur toile. Musée Petiet, Limoux. Photographie : Gérard Jean.
 

"La brigade mixte ne rend ses drapeaux à personne et ne se repose sur personne de la triste mission de les brûler ; elle l'a accomplie elle-même ce matin. J'ai entre mes mains les procès-verbaux constatant cette lugubre mission".

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Françoise Sarret, conservateur du Musée Petiet à Limoux, présente l'oeuvre d'Etienne Dujardin-Beaumetz : Le général Lapasset brûlant les drapeaux de sa brigade.
Journal L'Indépendant - Photographie : Guillaume.

03/12/2011

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude : la chronique biographique de Gérard Jean.

Chronique n° 23.jpgGuillaume Joseph Roux-Peyrusse, dit le baron Peyrusse
Président de la Société des arts et des sciences, maire de Carcassonne.Conseiller général de l’Aude. Trésorier général de la Couronne.Intendant de Napoléon sur l’île d’Elbe. Commandeur de la Légion d’honneur.

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Le 16 juin 2011, l'association des Amis de la Ville et de la Cité fit apposer une plaque commémorative sur la tombe de Guillaume Joseph Roux-Peyrusse qui repose au cimetière Saint-Vincent de Carcassonne.

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Bien peu d’hommes, appelés par l’existence à un grand destin national, auront aimé le département de l’Aude - et plus encore la ville de Carcassonne - mieux que ne le fit Guillaume Joseph Peyrusse, qui accolera plus tard à son patronyme, le nom marital de sa bisaïeule Catherine Roux, comme l’avaient fait ses ancêtres, notamment pour être distingué de son gendre Augustin Cornet-Peyrusse.
Napoléon 1er avait pris en très haute estime Guillaume Joseph ; il en fit le trésorier de sa maison et mit en lui toute sa confiance, avant de le dévoyer par une accusation terriblement injuste, couchée sur son testament. Il l’appelait : Monsieur le baron Peyrusse, avec un accent corse et une curieuse intonation toute méridionale, dont s’amusait bien souvent le dernier carré des généraux de l’Empereur, sur l’île d’Elbe.
Guillaume Joseph naît à Carcassonne, le 14 juin 1776, dans le quartier de l’église Saint-Vincent où il est baptisé, dans la paroisse où il exercera vers la fin de sa vie les fonctions de marguillier. Son père, Dominique Peyrusse, est un riche bourgeois, l’un des plus imposés, qui fut consul de la ville en 1769 ; sa mère, Anne Pascal, n’est autre que la fille du propriétaire de la florissante manufacture royale de draps à Montolieu. C’est le plus jeune des huit enfants d’une famille nombreuse.
Soldat dans l'armée des Pyrénées-Orientales.
Sa jeunesse pouvait être dorée ; cependant, à dix-sept ans, il s’enrôle comme volontaire dans la compagnie des chasseurs du 4e bataillon de l’Aude, pour servir comme soldat ou comme secrétaire d’état-major, dans l’armée des Pyrénées-Orientales. Il n’est pas d’un tempérament guerrier ; son état de santé sera longtemps précaire, si bien qu’il tombe malade et se fait renvoyer dans son foyer, le 24 juillet 1800. Qui ce jour-là, pouvait croire dans son entourage, à l’exceptionnelle destinée de l’un des plus célèbres sujets de la Couronne, natifs de Carcassonne !
De retour au pays de son enfance, il va à Montolieu occuper pendant cinq ans, un emploi de commis au sein de l’importante et prospère usine familiale. Bénéficiaire des relations excellentes que ses grands frères André et Louis Vincent entretiennent dans l’administration des Finances, il deviendra rapidement le puissant homme lige indispensable au génie militaire de Napoléon 1er.
Trésorier payeur de la grande Armée, pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de France.
Le 2 octobre 1805, Guillaume Joseph Peyrusse est employé du Trésor de la Couronne. Dès lors, d’une fonction subalterne, il accédera aux plus hautes responsabilités du quartier militaire. En 1809, il effectue la campagne d’Autriche, puis devient, insigne honneur, payeur de l’ambassade extraordinaire chargée d’aller recevoir la future impératrice Marie-Louise à Braunau, une petite ville située sur la frontière austro-allemande. Nommé chef de la comptabilité des recettes du Trésor le 20 février 1810, il est trésorier payeur de la grande Armée pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de France.
Après le traité de Fontainebleau il suit Napoléon, souverain de l’île d’Elbe. En qualité d’intendant général et de trésorier personnel de l’Empereur, il possède la haute main sur les revenus et les recettes du petit royaume ; c’est en quelque sorte le ministre des Finances. De retour en France avec lui, il sera nommé trésorier général de la Couronne, puis fait baron de l’Empire, le 27 mars 1815, enfin officier de la Légion d’honneur.
Après Waterloo, à la fin des Cent-Jours, à l’heure même où Louis XVIII revenait aux Tuileries, Peyrusse abandonne l’homme qui avait subjugué le monde. Il rejoint sa ville natale où il vivra, soit dans la maison paternelle, soit dans son domaine de Lassac sur la commune de Limousis, jusqu’au dernier jour de sa longue existence. Il avait écrit ses souvenirs et noté ses impressions dans un journal qu’il actualisait après chaque campagne ; il entretenait apparemment une abondante correspondance avec son frère André. Depuis 1869, la Bibliothèque publique et le Musée des beaux-arts de Carcassonne conservent la donation de son gendre, faite d’archives et d’objets contemporains de l’empereur des Français qui les a tenu de ses mains. Une partie non négligeable de l’histoire du premier Empire appartient aux Audois.
Le 2 décembre 1818, Guillaume Joseph Peyrusse prend pour épouse Marie Ambroisine Eugénie Cabal, originaire du village de Roujan dans l’Hérault. De cette union naîtra Louise, sa fille unique, qui épousera un enfant adoptif de Carcassonne : l’ingénieur Augustin Cornet-Peyrusse.
Mis en cause par le testament de Napoléon daté du 24 avril 1821 ; puis accusé à tort d’avoir détourné à son profit des sommes considérables, il s’efforce de mettre de l’ordre dans ses papiers pour justifier ses comptes auprès des exécuteurs testamentaires. Pour sa défense, il rédige en 1829 un Mémoire, qui sera publié quarante ans plus tard à titre posthume par son beau-fils, sous le titre : Mémorial et Archives de M. le Baron Peyrusse, Trésorier général de la Couronne pendant les Cent-Jours - Vienne-Moscou-Île d’Elbe - 1809-1815.
Durant la Restauration, il participe à la vie mondaine de Carcassonne ; en 1827, il est du nombre des fondateurs du célèbre Cercle du Salon. La Monarchie de Juillet lui permet de reprendre des activités publiques. Le 21 juin 1831, le roi Louis-Philippe le nomme sous-intendant militaire.
Maire de Carcassonne.
Président de la Caisse d’Épargne ; il entame également une carrière politique. D’abord élu conseiller municipal, le 13 septembre 1831, il sera nommé maire de Carcassonne le 12 décembre 1832 par Louis-Philippe. Renouvelé dans ses fonctions par ordonnance royale du 12 septembre 1835, il est vivement attaqué par l’opposition qui le contraint à démissionner pour laisser son siège, le 5 novembre 1835, à Jean-Louis Sarrand.
Guillaume Peyrusse sera également conseiller général de l’Aude, de 1833 à 1842. Le 19 avril 1847, il marie sa fille Louise avec Augustin Cornet natif de la Haute-Marne, dont le père est directeur des contributions directes à Saint-Dizier, la ville où précisément il a été admis pour la première fois dans l’ordre royal de la Légion d’honneur, trente trois ans auparavant.
Peyrusse restera tourmenté jusqu’à la fin de sa vie par l’ignoble accusation posthume dont il eut à souffrir. Il n’aura de cesse de retrouver la considération publique que lui avait fait perdre Napoléon Bonaparte, qu’il avait pourtant servi fidèlement et loyalement, jusque dans l’adversité suivie d’exil. 
Commandeur de la Légion d'honneur et président de la Société des arts et des sciences de Carcassonne. 
Reçu et entendu par Napoléon III, qui était de passage à Carcassonne le 3 octobre 1852, il sera finalement lavé de toute suspicion, avant d’être élevé par décret à la dignité de commandeur de la Légion d’honneur, le 1er juillet 1853.
Le 3 janvier 1858, il est installé au fauteuil de la présidence, afin de veiller aux soins de la Société des arts et des sciences de Carcassonne. Heureuse curiosité de sa destinée ! C’est à cette fonction qu’il sera conduit à rencontrer le fils du baron de la Bouillerie, son prédécesseur qui fut comme lui, trésorier général de la Couronne. En effet, Monseigneur François Alexandre Rollet de la Bouillerie fut évêque du diocèse de Carcassonne, depuis 1855, jusqu’en 1873.
Le baron Guillaume Peyrusse s’éteint dans sa ville natale à l’âge très respectable de 84 ans, le 27 mai 1860, dans son hôtel particulier situé dans la Grand’Rue, au numéro 62. Son corps repose au cimetière de Saint-Vincent ; près du lieu où dorment aussi pour l’éternité, sa femme, sa fille et son beau-fils Augustin Cornet-Peyrusse ; mais trop loin de son autre cœur chéri, celui de l’empereur Napoléon 1er, qui lui avait pris son honneur d’homme souverainement intègre, après avoir accaparé sa vie d’enfant de l’Aude.
Le 16 juin 2011, à l’initiative d’Alain Pignon, de l’abbé Jean Cazaux, de l’Association des amis de la Ville et de la Cité, à laquelle s’était associée l’Académie des arts et des sciences, une plaque commémorative fut apposée sur la tombe de l’ancien maire de Carcassonne à côté de ses armoiries parlantes : « D’argent à l’île au naturel, baignée par une mer du même, au chef d’azur, à la clef d’or, au franc quartier d’officier de la maison de l’Empereur ». L’Île d’Elbe, et la clef du trésor impérial sont là pour rappeler aux Carcassonnais, à jamais gravées dans la pierre, la mémoire de Guillaume Joseph Roux-Peyrusse.  

Gérard JEAN 

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Armes parlantes du baron Peyrusse gravées sur la pierre tombale. 

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Portrait de Guillaume Joseph Peyrusse.

15/06/2011

Le Magazine du Carcassonnais et de l'Ouest Audois, numéro 23, la chronique de Gérard Jean.

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Charles Toussaint Védrines, dit Jules
Mécanicien. Pilote, précurseur de l’aviation dans l’Aude, mort pour la France.
Homme politique, pionnier de l’aéropostale et des raids militaires aéroportés.

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Le célèbre aviateur Védrines vouait à notre département un véritable amour qu’il a souvent proclamé dans ses écrits autobiographiques : « Les Carcassonnais, les Limouxins, les Narbonnais m’aiment comme je les aime ; j’aime les Audois comme ils m’aiment ». Comment, avec de tels sentiments, ne pas faire entrer dans notre chronique, celui qui avait été désigné et choisi comme un enfant adoptif de l’Aude, par le grand tribun socialiste Ernest Ferroul.
Védrines, mobilisé sur le front de la grande Guerre a donné un fils à sa terre d’accueil, suprême reconnaissance. Un garçon lui est né, prénommé émile Charles, le 2 janvier 1915 à Limoux, dans le modeste appartement qu’il occupait, 36, rue Toulzane. Cette tendresse donnée à notre sol, s’ajoute au redoutable engagement politique dont on conserve le souvenir cent ans plus tard, et qui pouvait le conduire à être député de la République pour la troisième circonscription de l’Aude.
Charles Toussaint Védrines naît le 29 décembre 1881 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), au n° 71, de l’avenue de Paris, dans la Plaine, un quartier insalubre à l’atmosphère impure chargée de miasmes industriels. François, son père, exerce un métier aérien : il est artisan couvreur ; et sa mère, Irma Victoire Tricot, deviendra blanchisseuse pour faire subsister dans la pauvreté ses huit enfants. Trois des garçons du couple devenus pilotes d’aéroplanes, connaîtront aux commandes de leur appareil une bien cruelle destinée au mois d’avril, date fatidique crainte par la famille : émile, le 1er avril 1914 ; Charles, le 21 avril 1919 ; Fernand, le 18 avril 1928 ; donneront leur vie pour la meurtrière épopée aéronautique du XXe siècle. Les corps reposent dans la tombe des Védrines, au cimetière de Pantin (Seine-Saint-Denis).
Sauf pour l’état-civil - et encore - Charles Toussaint ignorera pendant toute son existence ses véritables prénoms de naissance. Malgré sa taille, supérieure à la moyenne de l’époque, il sera surnommé : petit Charles ; petit Jules, sans doute parce qu’il était malin, gouailleur, un tantinet gavroche ; Julot plus tard ; Jules lorsqu’il s’est agit de faire sérieux et d’en imposer aux foules admiratives ; et enfin Camille, au moment de son décès.
Il a failli être réformé.
Cent métiers, cent misères dit-on ! Jules Védrines se plaisait à dire au sommet de sa gloire : « du trimardeur, j’ai fait un aviateur » ! Tout avait commencé dans la gueuserie, avec la honte de la mendicité, quelquefois sans chaussures ; mais avec un aplomb extraordinaire et une volonté presque surnaturelle. Il croyait et s’en remettait toujours, même aux heures les plus graves, à son « instinct d’oiseau ». Garçon couvreur avec son frère aîné ; il se passionne pour le dessin industriel, mais également pour l’aquarelle et la peinture à l’huile, ce qui lui permet d’obtenir une formation de trois ans à l’école des Arts et Métiers de Lille.
Le service militaire s’impose alors aux garçons pour une durée de trois ans. Pendant le conseil de révision, le médecin-major dit à Védrines : « Je vous réforme en raison de la faiblesse de vos artères, car vous souffrez de palpitations. Méfiez-vous de votre cœur, ménagez-vous, ne vous livrez jamais à aucun exercice fatigant, violent ou périlleux ! Évitez les moindres émotions » ! Un recours favorable - c’est heureux pour la France - lui permettra d’être incorporé tardivement comme sapeur-aviateur. 
A Paris, il entre comme dessinateur aux forges de Persan-Beaumont ; devient tourneur-mécanicien à Nogent-sur-Marne ; puis chez Cheutin, à la Maltournée. Sa vocation éclate en 1908, dès qu’il apprend l’exploit d’Henry Farman, qui vient d’effectuer à la stupeur générale, un vol de mille mètres à bord de son biplan. Il vouera toute sa vie de façon obsessionnelle à la passion inépuisable de l’aviation.
Elève de Blériot.
Charles Toussaint Védrines épouse Amélie Mélanie Lejeune, le 24 octobre 1908 à Colombes (Hauts-de-Seine). De cette union, naîtront quatre enfants : Jeanne, dite Nénette, future institutrice ; Henri, qui deviendra député dans le département de l’Allier ; Suzanne ; émile Charles, né à Limoux nous l’avons dit, adopté comme pupille par la Nation, le 22 mars 1923.
Jules Védrines accepte de partir à Londres pour quelques temps au service de Robert Loraine, avec un salaire mensuel de mille francs. Dès son retour, fort de son pécule, il se rend au Salon de l’Aéronautique à Paris et se fait inscrire comme élève dans la nouvelle école que l’aviateur Blériot se propose d’ouvrir à Pau. Son sacrifice financier est immense, celui de sa famille presque inhumain. Il vend ses meubles et tout ce qui peut avoir une quelconque valeur ; puis il installe sa femme, sa fillette, son beau-père et sa belle-mère à Asnières, dans une vilaine baraque en bois, couverte de papier goudronné.
Heureusement pour le plat de sa bourse, l’élève apprend vite aux côtés du chef-pilote Colin. Après quatre leçons, à court d’argent, il obtient son brevet numéroté 312, le 7 décembre 1910, avec une aisance déconcertante sous l’œil de Blériot lui-même.
L’année suivante, le 11 mars 1911, Jules Védrines répondit au défi du journal La Dépêche du Midi, qui offrait un prix de mille francs à l’aviateur, qui de Toulouse parviendrait à rallier Carcassonne, en se déjouant de la traîtrise des vents de mer et des vents de terre qui livrent bataille au-dessus du col de Naurouze. À cet endroit-là justement, Védrines connut l’une des plus grandes frayeurs de sa vie et faillit perdre pour la première fois le contrôle de son appareil qui décrocha de cinq cents mètres. La chute aurait été bien évidemment fatale. Le pilote posa son aéroplane à Castelnaudary où il reçut une très amicale réception. Il faut dire que personne dans cette ville n’avait jamais vu d’aussi près un avion. Jules Védrines venait de conquérir à jamais, pour le restant de sa courte existence, le cœur et l’estime immense des Audois.
Il fut enthousiasmé par Carcassonne, mais surtout par la Cité qu’il survola à plusieurs reprises, fier de la contempler mieux que personne. Sur son journal biographique : La vie d’un Aviateur, il parle longuement de son impressionnant manège au-dessus des remparts qu’il fut contraint d’interrompre à la tombée du jour, car le niveau d’essence de son réservoir baissait, alors que trente mille personnes attendaient son atterrissage. Il se rappelle qu’il vient de frôler la mort le matin même ; et ses débuts difficiles pour devenir pilote : « Après avoir connu des minutes comme celles qui viennent de s’écouler, tu peux briser tes ailes, te briser toi-même, rentrer dans la nuit… tu n’auras rien à réclamer, rien à regretter » !
Ferroul le propulse en politique.
Védrines souhaitait se poser également à Lézignan. Les vents terribles de l’Alaric le contraignirent d’y renoncer. Il accepta l’invitation pressante du maire de Narbonne, ce qui devait sceller son curieux destin politique et son alliance éternelle avec l’Aude. La barbe de Ferroul ! Jamais dans tous mes voyages, je n’ai rencontré une barbe pareille dit-il : « Cette barbe, blanche, toute droite, toute ferme, toute rigide et toute sympathique, ne devait pas me quitter pendant tout le temps que je passai à Narbonne. Elle fut mon guide, mon mentor, mon pavillon » !
Il est acquis avec certitude aujourd’hui qu’Ernest Ferroul persuada Védrines, dont le caractère aventurier n’en demandait pas moins, de se présenter dans l’arrondissement de Limoux aux élections législatives du 17 mars 1912, contre le candidat du Gouvernement Jean Bonnail, riche manufacturier de Sainte-Colombe-sur-l’Hers, soutenu par étienne Dujardin-Beaumetz, sénateur et conseiller général de l’Aude, ancien député et sous-secrétaire d’état aux Beaux-Arts.
Autour de ces personnalités de premier ordre, la campagne électorale suspectée de tricherie, faite de passion et d’enthousiasme, faillit dégénérer en guerre civile. Jules Védrines fut battu de quelques voix ; mais un siècle après, il sert encore de thème au Carnaval de Limoux qui s’amuse de ses exploits, tellement était grande sa popularité, doublée d’un extraordinaire ascendant sur les populations.
Date fatale, nouveau sortilège du mois d’avril. Le 29 avril 1912, Jules Védrines s’écrase près de la ligne de chemin de fer du Nord à épinay-sur-Seine, après avoir heurté des fils télégraphiques, alors qu’il tentait de prouver à ses détracteurs la possibilité de relier sans escale les villes de Douai et Madrid. La nouvelle de sa mort fut faussement annoncé par une dépêche télégraphique et à Limoux, déjà, on avait cravaté le drapeau national avec le crêpe de deuil, tandis que l’on entreprenait les démarches pour une inhumation au cimetière Saint-Martin. Védrines fut sauvé par les soins extraordinaires du docteur Picquet, qui reçut un monceau de télégrammes de la part des Limouxins ; et ces derniers, remercièrent par une messe d’action de grâce, la vierge de Notre-Dame de Marceille, pour son intercession miraculeuse.
Un rond-point porte son nom à Carcassonne.
Le 21 avril 1919, le lieutenant aviateur Charles Toussaint Védrines, appartenant au groupe des missions spéciales, trouva la mort au service de la patrie avec son mécanicien Guillain, au mas des Gabettes, sur la commune de Saint-Rambert-d’Albon dans la Drôme, alors qu’il pilotait son avion avec l’intention de gagner Rome en survolant le massif du Mont-Blanc. Il voulait donner la maîtrise de l’air et des aéroplanes à la France !
Pour déjouer certainement le sort ou rappeler les quatre dates qui furent fatidiques aux trois frères Védrines, la ville de Carcassonne reconnaissante, avait précisément choisi le samedi 9 avril 2011, pour donner le nom de Jules Védrines au rond-point de l’aéroport Salvaza. Elle honorait ainsi l’un des plus grands pionniers de l’aviation française, recordman­ du monde de vitesse, chevalier de la Légion d’honneur, mais surtout génial précurseur en matière de stratégies civiles et militaires aéronautiques.

Gérard JEAN

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30/04/2011

Le Magazine du Carcassonnais et de l'Ouest Audois, numéro 22, la chronique de Gérard Jean.

Chronique n° 23.jpg
Max Savy
Maître d’école, professeur de dessin, artiste peintre.

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Max Savy dans son atelier - Photographie : Alain Inard.

Max Savy fut maître dans l’art consommé de la peinture ; mais également en sciences humaines, tant il est vrai qu’il aura sa longue vie durant touché au cœur, la sensibilité de ces femmes et de ces hommes qui ont aimé l’Aude tout aussi fort que lui. Il est né à Albi, dans le département du Tarn, le 11 avril 1918. Un lieu, un jour, une année qui vont marquer indélébilement sa vie : s’agissant celle d’un peintre, nous dirons à l’encre de Chine.
Son existence fut prédestinée au socialisme parce que l’on en parlait en famille, mais aussi en raison de la nature même des événements. Le 11 avril 1918, alors qu’Yvonne Angèle Suzanne Vérié souffre les premières douleurs de l’enfantement, le journal Le Populaire, organe de la SFIO, est crié dans Paris pour la première fois à sa sortie des presses. Ce jour-là, l’armée française livre des combats d’une violence inouïe afin de s’opposer à l’offensive allemande des Flandres, sur la Marne, en Champagne. Louis, le jeune fils du célèbre tribun Jean Jaurès, sera tué par l’ennemi sur le front de l’Aisne, le 3 juin 1918.
Ambroise Savy, le père de Max, est voyageur de commerce. Il raconte à son fils jusqu’à l’imprégner, ce que fut ce grand Jean Jaurès, symbole d’un socialisme fortement humaniste, professeur de philosophie au lycée d’Albi en 1881.
Né en pays cathare, en Albi la rouge, haut lieu de la croisade historique albigeoise, Max Savy deviendra un homme de culture raffiné, d’esprit franciscain nuancé d’idéologie et de pureté hérétique. Il ne faudra donc pas s’étonner de le voir chez lui, dans ce pays d’Aude, la terre des bonhommes et des parfaits, dont il s’empare, après l’avoir conquis dans toutes ses régions, par l’art et pour sa famille.
De son vivant, Max est toujours resté pudique sur les premières années de son enfance et sur son adolescence dont il ne livrera rien. Notre département apprend à le connaître dès 1936, alors qu’il fréquente l’École normale de Carcassonne, dont il décore les murs en 1938. De cette œuvre naît sa vocation ; vient-elle du palais de la Berbie, du Tarn ou de Toulouse-Lautrec ? Il a tout juste vingt ans. Elle n’échappera pas à l’Inspecteur d’académie qui l’encouragera plus tard à persévérer sur la voie artistique, ni à son ami Pierre Guilhem, qui recevra avec fierté l’un de ses premiers tableaux.
C’est à Lézignan-Corbières, le 25 octobre 1940, que Max Savy épouse une enfant du pays comme lui maître d’école, la charmante Marie Rose Dumons, amoureusement dite Rosette, dont il aura bien vite une fille prénommée Maryvonne. Il occupe son premier poste d’instituteur à Villepinte, dans l’Aude, de 1941 à 1943, et laisse dans ce village une empreinte de vive sympathie tellement profonde que les habitants se souviennent de lui pour son quatre-vingt dixième anniversaire lorsqu’ils baptisent l’école publique Max Savy.
Résistant
Pendant la période sombre de l’Occupation, il prend le maquis, entre en résistance, et refuse de se soumettre au Service du travail obligatoire imposé à notre jeunesse par l’ennemi, ce qui lui vaudra entre autres récompenses, la croix du Combattant 1940-1945. Dès 1945 justement, à la fin du conflit mondial, il propose au Musée des beaux-arts de la préfecture une exposition de peintures, dont la facture déjà très belle est encore fort éloignée du style qui le rendra si distingué. Depuis cette date et pendant onze ans, il réside à Palaja, dans les locaux de fonction mis à la disposition de sa famille, car Madame Savy, enseigne comme maîtresse d’école, sévère mais efficace, au rez-de-chaussée de l’ancienne mairie.
Lui-même, se rend quotidiennement à Carcassonne, où il dispensera jusque vers la fin des années 60 des cours de dessin au collège du Bastion. Savy dès lors va se consacrer à son art sublime ; à la peinture, sa passion d’une vie entière ; à la restauration des ruines d’un authentique château du XIIe siècle dont il a rêvé avant de pouvoir en faire l’acquisition en 1966, dans le minuscule village de Lanet en hautes Corbières. Pour l’heure, il demeure à Carcassonne, rue Rodin, où il fréquente son ami René Nelli qui l’encourage à quelques essais d’écriture effectués dans la revue Folklore.
Entre écrire à la diable ou peindre comme un dieu, Max Savy choisira le moindre des maux en illustrant pour des éditeurs différents, onze ouvrages sélectionnés pour leur réel intérêt littéraire, ou seulement en raison du lien affectif entretenu avec les auteurs. Ce seront par exemple, en 1953, les Contes pyrénéens, de Gaston Mangard ; en 1969, Un cœur fier, de Pearl Buck ; en 1983, Respire l’arbre noir, de Suzanne Nelli ; et en 1990, L’Offrande du Sud, de Jean-Louis Magnon.
Depuis la fin de la guerre, « les Savy » sont partout, suspendus à toutes les cimaises, mis en lumière par les plus riches galeries. En 1961, le fameux Negresco de Nice invite dans sa suite royale, le prince des Corbières. Dès ce moment, c’est l’irrésistible ascension d’une cote artistique qui se monnaye, tout un chacun le sait, proportionnellement à la montée en gloire. Les critiques parisiens, d’ordinaire si frileux à propos des nouveaux génies de province se bousculent chez Minet à Matignon, où l’on vient d’accrocher en ce début d’automne 1971, une interprétation des Pêchés Capitaux. L’Europe entière veut présenter « un Savy » ; les conservateurs étrangers sont jaloux lorsqu’ils ne peuvent s’en emparer. Car Savy, c’est le sud de France et le parfum de sa terre : c’est L’or des vendanges, ce sont Les joueurs de belote.
Maître incontesté des Corbières
En 1973, sous la présidence de Jacques Chirac, Max Savy est fait chevalier de l’Ordre national du Mérite. Les villes de Carcassonne, de Narbonne, de Toulouse ou de Paris font l’acquisition des œuvres du peintre réfugié en son château de Lanet. Ces toiles qui entrent dans les collections patrimoniales de l’état, meublent alors les salles de réception des préfectures du Tarn et de l’Aude. C’est au cours de sa visite dans notre département, en 1985, que le président de la République François Mitterrand recevra du Conseil général, l’un des meilleurs tableaux du maître aux terres ocres, aux arbres noirs, aux petits cailloux blancs, aux tuiles comptées, aux minuscules paysans glaneurs des champs.
Savy n’oublie pas la ville où il est né : il lui consacre une toile « Albi de ma jeunesse », mais il est accaparé par le département de l’Aude qui en fait son enfant, son fils adoptif chéri, le maître incontesté des Corbières ; même si parfois avec regret on lui prête, comme pour le distraire de la chaleur du jaune orangé si particulier qu’il affectionne - le « jaune savy » comme dit l’écrivain René Depestre - quelque « Paysage de Leucate », quelque « Étang de Bages », ou bien s’il le faut une « Lagune à Gruissan » ; tant il est vrai que l’artiste redoute au point de s’en méfier, le froid de la couleur bleue.
Tous les honneurs ou presque, la renommée immortelle avaient atteint Max Savy, lorsqu’en 1992, la galerie toulousaine Inard fit publier sur deux cents pages : Le long chemin. C’était un luxueux ouvrage biographique mettant en relief le chemin de lumière parcouru par un peintre d’exception qui allait transcender le paysage audois - qu’il soit culturel ou géographique - et l’éclairer, que dis-je l’éblouir, du XXe au XXIe siècle.
Le maître avait presque quatre-vingt dix ans ; il se rappelait avoir été lauréat de la Jeune peinture méditerranéenne en 1957. Il avait abandonné ses chers pinceaux mais il conservait une étonnante lucidité, quand il accueillit l’étudiant Jean Lemoine dirigé dans ses travaux par le professeur Luc Bartangue. Celui-ci venait lui présenter au mois de mars 2007 la thèse qui lui était consacré, et qui venait d’être soutenue avec succès devant un jury de l’université de Toulouse-Le Mirail. Être couché avant sa mort, à la fois sur le papier du libraire et sur le diplôme universitaire, est une immense consécration dont Max Savy avait conscience lorsqu’il se disait profondément honoré.
Ses tableaux resteront en mémoire parce qu’ils sont beaux et donc éternels, mais qu’en sera-t-il de l’homme ? Se souviendra-t-on d’un esthète suprêmement intelligent qui posait sur vous un regard noir d’une extraordinaire profondeur, ou bien de son physique longiligne que soulignait un pardessus trop long irrespectueux des canons de la mode ! Imaginerez vous Savy, pipe en bouche, avec son habituelle chemise à carreaux, couché sur son lit près de son chevalet d’artiste, dans son étrange demeure reclus en ermite ! Il vous aimait gens de l’Aude par-dessus tout, parce qu’il avait appris à vous connaître ; mais saviez-vous que le peintre avait d’autres amours, celui de la nature ? Il nous avait confié peu de temps avant sa mort, sa profonde admiration pour les fourmis, dont il observait sans cesse le travail, et sa tendresse démesurée pour les animaux domestiques qui l’entouraient.
Le microcosme culturel audois était en émoi depuis que le galeriste carcassonnais Georges Glardon avait convaincu le maître d’école laïque éduqué sous l’aiguillon socialiste, l’artiste agnostique qui n’avait jamais ébréché la moindre parcelle du dogme religieux, de suspendre quarante tableaux, dont l’inspiration avait été puisée aux sources du christianisme, aux murs de la chapelle de l’ancien collège des Jésuites. Le miracle de l’humanisme et de la tolérance s’est produit au cours de l’été de l’année 2002. Ce fut un événement œcuménique au retentissement immense. D’illuminations bouddhistes aux heures prégnantes du catharisme, de l’Islam aux croyances populaires, de la Bible au judaïsme, Max Savy présentait à ses admirateurs stupéfaits une constellation sacrée où l’on voyait le prophète Mahomet allant à la rencontre de Dieu au moyen d’une échelle que lui tendait l’archange Gabriel.
La ville de Castelnaudary accueillit au mois de janvier 2009 la dernière exposition rétrospective du maître qui s’éteindra doucement comme le font certaines étoiles célestes après avoir illuminé le monde à l’hôpital de Narbonne où il avait été admis, le samedi 30 octobre 2010. Max Savy avait été fait chevalier de la Légion d’honneur quelques mois auparavant ; il était chevalier des Palmes académiques, officier de l’Ordre national des Arts et Lettres. Son corps repose dans une modeste tombe du cimetière de Lanet près de Rosette sa tendre épouse, disparue en 1996.

Gérard JEAN 

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Portrait de Max Savy réalisé par Jean-Claude Huyghe le jour suivant l'annonce de son décès.max savy,gérard jean,académie des arts et des sciences de carcassonne,magazine 11
Max Savy avait acquis les ruines de ce château du XIIe siècle, vers 1966, après les conseils de son ami René Nelli - Photographie : Gérard Jean.max savy,gérard jean,académie des arts et des sciences de carcassonne,magazine 11,Le Magazine,numéro 22